Sans titre

Sur le lit de sa chambre dans le petit appartement du rez-de-chaussée de la résidence, face au supermarché Leclerc dans les Côtes du Nord, la note qu’il avait laissée : « Moi José, je suis né le 11 mai 1927. Mais je ne suis né qu’à vingt ans quand j’ai quitté le pays. Avant ça j’ai miséré. M’en parlez même pas, ça me donne envie de vomir ». Et un autre mot, plus court : « Mes excuses, j’en peux plus. A vous la suite. Je paralyse de plus en plus ». Puis il s’était pendu. Son père était le tatoué, il serait le pendu.

Assis sur le lit j’essaie de me souvenir. Rassembler les morceaux, des fragments de l’histoire. Je rentre de Londres où je n’ai rien ressenti, j’étais en permanence vide, des jours à me demander ce qui m’arrivait, encéphalogramme plat. J’avais même pensé une fois – deux secondes à peine – à me jeter dans la Tamise. C’était le soir où il s’est pendu mais je n’en savais rien, je ne l’apprendrai que le lendemain.

J’attribuais cet étrange état à mon changement de boulot proche. Certainement. Le blanc, le vide d’avant le grand saut. Le choc de son suicide se mêlait à tout ça pour me laisser hébété. Une page s’était tournée, mon enfance qui pendait au bout d’une corde.

Le vieux n’était pas commode et il avait des poils dans le dos, une vraie toison. Je prendrai la relève pileuse, sauf à aller chez l’esthéticienne. Cela faisait des mois que des poils me poussaient sur le torse, sur les doigts, un très vilain déploiement végétal. Je comprenais mieux pourquoi : la mutation engagée, je devenais le mâle ainé de la famille. Quant au caractère, j’avais élevé son égoïsme au rang d’art suprême, parasite que j’étais, insecte peu amène s’il en est pour son environnement.

Encore une fois je n’avais rien vu venir. Et maintenant il faudrait creuser, percer un peu de galeries, renseigner deux trois zones d’ombre, explorer ce qu’on peut de l’historique de navigation. Je louais un logement sur place pour enquêter quelques temps vers la fin de l’été. Revenir sur les pas du tatoué, son éclat d’obus allemand fiché en plein dans la gorge, mort à 27 ans. Sur les pas du pendu, placé par une assistante sociale à la mort du tatoué, quittant à son tour le pays, laissant sa mère en larmes dans la cour de ferme, sans plus se retourner ni jamais donner de nouvelles. Pas de quoi finir Disc-jockey ou joueur de golf.

Je finissais la bouteille de blanc pour aller rêver d’outre-mondes et d’aventures épiques, nos vies étalées là sous les yeux dépéris de notre disparition engagée, voué à témoigner pour les extraterrestres fouineurs, bien longtemps après l’extinction de l’espèce.

Depuis des mois amené à la guerre, les tranchées, les entrailles crevées du monde et des hommes, la désolation sèche et définitive, l’histoire qui se faufilait vers le besoin impérieux de voir ce qui se cache derrière ou en dessous, le fracas, l’éparpillement, la dislocation. Des éclats d’obus en pleine gorge, les tatouages des marins de Terre-Neuve ou des prisons alentours, va savoir.

 

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s