Abel K

Géant maigre comme un clou, Abel emplit l’espace et frappe continuellement le sol du pied,  claque les fers de ses souliers en cuir, fait sursauter le monde. Ainsi ne rien montrer des abysses qui lui dansent sur la surface de l’œil et juste sous la peau. Tout est bon pour tenir l’autre à distance et repousser encore le risque du contact. Fiévreux, halluciné, Prince des routes un peu perdues.

Il n’avait plus de téléphone : « une mauvaise conjonction karmique », me dit-il. Pas de mail non plus : « à vrai dire, ça fait quelques temps que je suis un peu en guigne au niveau communication ».

J’allais quitter la ville sans retour et c’était la première fois en dix ans que je l’y croisais. Quelque chose m’empêchait de le saluer et de prendre congé et  disparaitre pour de bon l’un pour l’autre. C’était assurément le genre de type avec qui boire un verre et laisser délirer les machines.

Passez demain au bureau, à 14 heures, lui proposais-je, je pourrais vous ouvrir une boite mail ? Volontiers, répondait-il, je ne sais pas trop comment faire ces choses-là.

Le lendemain le voilà qui arrive au bureau et me dit : j’ai bien réfléchi après vous avoir rencontré hier, ça faisait quelques mois, bon, des années que j’étais dans un…marasme… disons, dans des chemins tortueux et peu amènes, et j’étais patiemment en train de me construire une petite clé pour, vous voyez, ouvrir la porte et sortir de tout ça et voilà que je vous rencontre et il faut que je vous dise, très humblement, oui, vous symbolisez quelque chose de fort, cet élan je dirais, pour sortir de tout ça.

D’ailleurs j’ai écrit quelques mots pour marquer tout cela, et bien humblement, je l’ai écrit deux fois, une pour moi et une pour vous, il me tendit un papier plié en deux, me priant de ne le lire que plus tard. Je lui ouvrais une adresse mail : Abel K63@yahoo.fr. Nous convenions de rester en contact et boire un verre à l’occasion. Je me dis que j’avais bien fait, que c’était la seule chose à faire de cette rencontre fortuite. Je me fis un café et dépliais le petit papier écrit à la main :

« Passés au révélateur, la plupart d’entre eux ne contiennent qu’un liquide visqueux chimiquement neutre, incomposé, juste visqueux, moins riche que la morve par exemple. Le 21ème siècle c’est l’individuation, on se libère des groupes, avant on se retrouvait dans les cafés au flipper, maintenant on fait des trucs dans son coin, les syndicats, les partis tout se casse la gueule, on reste dans son coin et on crève. Tout devient seul. C’est comme un labyrinthe aux murs épais. Mais je me suis construis cette clé de sortie et je suis tombé sur vous et c’est bien le signe que j’attendais, en général j’attends que la Vie me botte le derrière et je suis bien content que vous soyez venu par là me botter le derrière. Je ne crois pas vraiment au hasard, je vois plutôt la conjonction des volontés qui s’accomplissent d’une manière ou d’une autre sur un plan ou sur un autre, très humblement. Abel. « 

Je voyais bien ce qu’il voulait dire. Je partais le lendemain pour Londres et lui répondrai de là-bas, j’avais -en plus des captures de son pour Zoyd- cette légère mission, je savais que dans sa profonde solitude, il attendrait ma réponse comme un signe, un autre signe karmique de probable importance. Ses méditations l’emporteraient quoi qu’il en soit loin de nous et de la vie moderne et des contingences des aéroports et des voyages physiques. Il était Abel, univers en lui-même. J’avais fait ce qu’il fallait.

 

 

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