Les chevaux jaunes (1)

 

Du haut de la Tour Mori, le dessin net et précis de tous les croisements, carrefours, intersections. Une planisphère sous lumière artificielle. Des millions de clones en bas, soumis à la violence démesurée d’une union contre-nature : la vie en société.

Pour ce qui est de mon espèce, je me contente d’une bière ou deux, accoudé ce soir-là au comptoir qui jouxte le vide qui me creuse un gouffre dans le bas-ventre : ce vertige qui m’évoque une descente d’organes.

Le nouveau patron a décidé de m’envoyer en séminaire à la Baule pour muscler la Démarche Qualité. Le conseil d’administration a encore recruté un guignol. La Démarche Qualité, c’est mettre en place des process de hamstérisation. Tu encadres l’activité avec des indicateurs, tu évalues et tu vises une amélioration continue dont tu assures la mise en œuvre par des plans d’action qui engagent les parties prenantes.

J’ai mal à la tête, tout le monde a mal à la tête. Tu évalues encore et définis de nouveaux plans d’action et rien ne saurait résister à la grande roue de la performance, la roue du rongeur qui court jusqu’à l’épuisement total. Bonne nouvelle : le chômage de masse pourvoit très aisément aux besoins de la boîte. Les rues sont pleines de nouveaux hamsters. Il suffit de relancer la grande roue du process.

Son assistante m’a envoyé le programme du séminaire. Cinq jours en mai et par cette saison il fait déjà très chaud, trop chaud par là-bas : ces abrutis vont se radiner en bras de chemises à la con, dix corniauds porteurs de chemisettes infâmes. Sans compter les intervenants déficitaires, formateurs minimes, piteux rebuts. Je vais reprendre une bière.

En bas donc, toute cette peau qui luit, ces embranchements de routes et de voies et je suis à des milliers de kilomètres de tout ça : la qualité, la Baule, le guignol en chef. Et pourtant il faudra bien que je revienne et que je prenne des décisions. Que je prenne position. Pourquoi tout ça ressemble toujours à une guerre minable, une saloperie de champ de bataille ?

Il y en a des guerres, n’est-ce pas. Des tas. Ça ne s’arrange pas. Est-ce qu’il faut faire avec, en prendre son parti ? On n’a pas vraiment l’idée de se poser la question. Mais enfin, on vend des armes.

S’il y a bien un secteur où le service qualité est robuste, c’est celui de l’armement. On frise le zéro défaut, garanti sur facture. Bon, je ne suis guère avancé avec ce séminaire à la Baule. En plus le jeudi, il y a « Jogging Motivationnel ».

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2 commentaires

  1. Bon jour,
    « La démarche qualité, c’est mettre en place des process de hamsterisation. » : la démarche qualité est une aberration du système et du même tonneau que la bientraitance dans les soins.
    Max-Louis

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