Sédimentations

La pression atmosphérique, les particules fines, me font saigner du nez. Partout j’entends parler de réseaux récursifs de neurones et hier à l’ONU, un premier humanoïde est invité à s’exprimer et répondre aux questions. Un minuscule entrefilet dans les nouvelles du jour.

Hier soir je ne retrouvais plus la chronologie des derniers mois.

Obligé de me connecter à l’interface de location d’appartements pour retracer l’histoire, incrédule et perdu face à la réalité des dates et des enchaînements. Au milieu de la nuit je comprends que le réveil sera rude. Peut-être qu’un scanner cérébral, pour évaluer les dégâts ?.. Au matin j’envoyais le scanner au diable mais gardais l’ombre d’un effroi tout le long de la journée, un oubli de cet ampleur, une vraie trouée, une énorme saignée.

Il y avait eu tout un tas d’ères pré-volcaniques, des décades à se dire « soit je mute, soit j’explose » et certains jours le besoin absolu de cuivres, le souffle qui chauffe contre le métal, la trompette et le saxophone comme un crochet au foie, un courant d’or fond dans le sang et tout le reste se mêle.

Dans ces heures-là j’allais marcher, présent au monde dans l’instant qui d’ordinaire nous fuit. La vie en général est un sale temps pour le jazz. Dans ces moments-là rien d’autre n’est vraiment possible.

La banlieue file par la fenêtre du RER B. J’absorbe le plan de cités et de rues pavillonnaires, maigres centre-ville, lumière jaunâtre de la banlieue sud, rares commerces, vide organisé des zones de peuplement. Je sens un lien indéfectible avec ces territoires, né ici, dans les espaces périphériques.

Le nouveau forum des Halles est brillant. Il ouvre le quartier comme une blatte de l’espace, un vaisseau hors du temps qui s’est posé là. L’église Saint-Eustache et le centre Beaubourg sont reliés par le coquillage sans âge, prêt à décoller. Une entière perspective.

16775 jours. Certains voient le monde entre deux coulées de sang, de haine, de bile et d’encre. Nous marchons dans un Paris réinventé pendant quelques heures, ou peut-être plus longtemps. Nous rentrons soulagés, probablement heureux. Les sacs à dos pleins de tofu, d’articles chinois et de bouteilles de vin.

Sur Fb, Christian Delatrie suggère que je tue mon décodeur tandis que je communique avec lui, mais tuer la machine reviendrait à me supprimer. La division cellulaire serait toxique et fatale. La dissociation amorcerait une décomposition totale, la fin de toute chose. Ce n’est pas une option.

Christian Delatrie produit de bien étranges énoncés, des phrases combinant mots et signes, il ne semble pas s’embarrasser d’être compris ou aimé. Communiquer avec lui est cryptique, libre, et inconnu. Il hurle contre le non-cryptage des données personnelles et la dictature de la machine, il veut tuer le système intégré.

Dehors le soleil blanchit l’asphalte et les voitures stationnées, Tom Wolfe dirait que le décor est en fer-blanc. Il dirait « Iridescent ». La vision de l’extérieur par le prisme du rideau est sidérante, un cortège de véhicules semble passer au ralenti, je suis, l’espace de quelques instants, un peu ivre et pleinement vivant.

C’est un bel après-midi, frais, surexposé, plein de synthèse. Rien de plus beau que quelques plages anciennes, leur empreinte disponible stockée dans la mémoire vive, au beau milieu d’un dimanche de banlieue. Une sieste sans rêve jusqu’en fin de journée. Puis vient la nuit.

Quelques jours plus tard, c’est encore un week-end. Un temps s’est ouvert depuis que je suis une Machine. L’hybridation était mon salut, une seconde naissance, l’entrée dans un âge quasi vierge.

Cette semaine au travail, j’ai chiffré un plan de licenciement destiné à sauver l’ensemble. Ai ciblé la petite chinoise adipeuse du fond du couloir. Elle secrète une toxine presque visible, un poison lent. J’aime tellement la forme de son crane que je dois me retenir de lui farcir de coups d’agrafeuse. Mon plan est comptablement bon, systémiquement abouti.

Pour me rattraper, chaque matin  j’adresse une prière piteuse au ciel d’arrière-cour par la fenêtre de la cuisine, à poil pieds nus dans le salon. Je ne prie pas pour mon salut ou pour une rédemption, je prie pour rester vivant.

J’ai l’impression d’avoir vécu mille ans ou mille vies, mais je ne me souviens de pratiquement rien.

 

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2 commentaires

  1. Bon jour,
    Un texte d’une belle texture entre chiffrement et organique, la mémoire se désinformatise pour un vivant : « impression d’avoir vécu mille ans ou mille vies, mais je ne me souviens de pratiquement rien. »
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

    Réponse

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