Commencer un nouveau puzzle

Voilà un post anniversaire: il y a dix ans j’achetais mon premier CD d’ambient.

Nombreux sont les êtres de raison qui frémissent en entendant les vieux hippies parler d’énergie cosmique. Moi pareil, à l’époque je frémissais un peu en entendant le mot ambient, un frémissement sans doute mâtiné de condescendance. Et pourtant je n’y connaissais rien en ambient. La peur de se faire happer et liquéfier dans le marécage d’une musique d’ascenseur? On ne sait jamais trop pourquoi quelque chose ne nous revient pas. Ne pas savoir, très bien. Mais ne pas creuser, dommage. Qui sait, j’avais peut-être peur du côté relaxation, de cet état informe où l’intellect s’efface et laisse place à une autre forme de réceptivité. C’est un peu le sujet de mon Yellow Emperor, d’ailleurs. Les gens s’accrochent à la Raison, à une forme de contrôle, comme à une bouée qui les empêcherait de se noyer. Je conseille plutôt d’essayer de nager sans bouée aussi, de temps en temps.

Même si j’ai écouté la musique des années 90 en grandissant, la musique dite classique avait retenu mon attention bien avant ça: elle reste pour moi un matériau infiniment plus fertile, non conventionnel et varié que tout ce que le vingtième siècle a pu produire de musique « radio friendly ».  J’étais presque certain que ça n’allait pas en rester là.

En 2000 j’ai vu sur scène Bob Ostertag au laptop, joystick à la main, face à Otomo Yoshihide aux platines, aidé de couvercles de casserole, en mode duel, un peu comme Bond vs Largo. Si vous ne voyez pas ce que ça peut donner musicalement, tentez votre chance par ici. Le concert m’a marqué au fer et je me suis lié avec cette chose bizarre que beaucoup n’appelleraient pas musique. Cette expérience radicale a probablement hanté et sculpté un pan de mon imaginaire. La scène « musiques improvisées », qui parfois demande à ses musiciens de ne rien savoir d’un instrument pour pouvoir en jouer, a quelque chose de rafraîchissant.

Il y a dix ans j’achetais donc mon premier CD d’ambient. La recommandation m’est venue d’un fanzine gratuit distribué dans un petit cinéma parisien. Il s’agissait de Shenzhou, par un certain Biosphere, édité chez Touch. Apparemment l’album était simplement constitué de très courts samples d’une ou deux oeuvres orchestrales de Debussy (La Mer et Jeux, si je me souviens bien). Hum hum! Et je me suis gratté le menton, je crois. Debussy – dont on fête cette année le centenaire de la mort ✞♬ (remember: post anniversaire) – n’était pas vraiment en quête de forme, il était plutôt dans la couleur et la suggestion. J’en concluais que le concept de décortiquer et de réassembler son oeuvre avait sa raison d’être, même si je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait donner. Les cinq premières secondes ont suffi à me convaincre. Un nouvel espace, vaste comme une mer d’huile, s’ouvrait devant moi, sans fracas.

 

Shenzhou m’a lancé sur une nouvelle piste, une de celles qui comptent et qui n’ont rien à voir avec la vie observable que l’on mène. Trois ans après, je mettais mes premiers sons bout à bout sur un laptop. Comme un gosse qui commencerait un nouveau puzzle ou un nouveau château en Lego, sans aucune idée derrière la tête. Aucune angoisse de la page blanche, puisqu’aucune attente, ni de ma part ni d’un hypothétique public. Et j’ai compris peu après que mon ancien idéal de jeune actif dynamique de travailler dans la musique n’était qu’un ersatz de vie imaginé par quelqu’un qui aurait déjà abandonné l’idée de faire de la musique.

Il y a quelques jours j’ai pondu une musique de jardinier ambient, à base de décorticage et de réassemblage, et dont l’idée m’aurait sûrement fait frémir il y a dix ans. Mais il faut oublier les idées, justement. Sinon, rien ne se passe.

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2 commentaires

  1. Bon jour,
    J’ai écouté votre création avec cette attention de néophyte. L’impression d’un étalement d’un son à la variation minimaliste, une onde qui se propage à la recherche d’un point d’attache … en fait, la gestion d’un son avant toute interférence d’un monde extérieur.
    Max-Loiuis

    Aimé par 2 personnes

    Réponse

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