Amélioration continue du bombardement (1)

1. Bases environnementales

Notre espèce disparaitra, comme toutes les autres. Du moins dans cette version de l’univers. Fin de notre espace-temps, la parenthèse se refermera sur notre ère, étranges créatures aussi divines que la boue. Parce que nous sommes un miracle et une plaie, comme une synthèse parfaite. En attendant, ce monde bouge encore. On peut toujours en dire quelque chose avant la grande liquidation.

David Bowie est un miracle.

Rien ne nous atteint plus vraiment ces temps-ci. Le groupe est anesthésié. Nos révoltes sous-dosées proches de zéro. Nous ne réagissons que sous la torture et encore, la torture directe. Dieu était le début d’une fin, l’amorce de la résignation. Sa mort est le renoncement à toute lumière au bout du tunnel. Nombre d’entre nous ne sommes plus qu’aveugles au milieu des barbares. Et l’obscurité s’étend.

Nous nous laissons commander par des spectres, gouverner par des schémas bourgeois. Nous avons su nommer presque tout ce qui nous constitue mais ce qui nous manque en mots et concepts sera notre perte. L’informulé est ce qui nous dissous, la promesse du néant là devant.

La TV pompe toutes les forces vitales, ses programmes gonflés à l’hélium. Elle propage des ondes qui grillent le cerveau, sucent toute énergie disponible. Même sans le son, elle corrompt encore. Elle dénerve, chloroforme les neurotransmetteurs , lamine le cortex. Je lance des vidéos de Daniel Darc en réaction. Noir mat contre la lumière noire. Soul, je sers les poings au ciel.

Hypnotisé, je regarde un type construire une soucoupe volante dans son jardin. Il a conçu un propulseur micro-ondes pour l’envoyer bouler sur Mars, dans une capsule ardoise et bois passée au Bondex pour retourner les radiations. Les voisins sont pliés, ils se tiennent les cotes, se tapent sur les cuisses dans l’attente du décollage.

D’autres autour de lui se reproduisent, grimpent la hiérarchie, font du sport intensif : au fond, tout ça revient vaguement au même. Ils cherchent un but, quelque chose à faire avant de mourir. La somme de tous ces choix et destins individuels forme un grand magma plus ou moins humain. Un ensemble en mouvement perpétuel de décomposition et recomposition, comme une cellule instable. Un énorme Blob.

Moi aussi je bricole, je bricole la machine. L’hybridation est quasiment achevée. Ne me reste qu’à bosser les interfaces de gestion entre les parties corps et cerveau, l’articulation fonctionnelle entre l’administration et l’activité globale. Puis viendra la touche finale : le contrôle qualité de l’ensemble. Je mise sur une vision globale, de la conception à la réalisation en passant par l’amélioration continue. Je collecte les données de toutes sortes, tout en construisant. C’est plus ludique et plus inspirant. Mon principe d’action, ma vision, sont totalement synthétiques. J’ai bien cru devenir fou, mais ça va beaucoup mieux maintenant.

La puissance de calcul d’un ensemble homme-animal-machine est loin d’être infinie. D’autant que je suis sujet à quelques troubles cognitifs, en particulier mnésiques. Je suis contraint d’établir des listes beaucoup plus souvent que de raison, pour soulager ma mémoire interne. J’en prends mon parti : ça favorise la traçabilité, comme une sauvegarde automatique. J’ai deux disques durs externes où je transfère l’intégralité de mes travaux, que je m’envoie systématiquement par mails. Enfin, j’imprime tout mon travail sur papier. Process de sécurité.

Des listes, donc, il y en a des pleins fichiers, il faudra les traiter un par un pour en extraire un tableau cohérent et fini du réel. Une carte du monde-peau. A la TV, une voix dit que « personne n’aurait pu se douter de ce qu’il allait arriver parce qu’au fond, tout ça n’a jamais eu la moindre importance. Aucune réalité à tout ça. Des reflets, des répliques, de lointains ersatz ». Je finissais par aller me coucher, jamais certain de me réveiller. (Lance les dés) : Neuf, dis-donc !

2. Stratégies de survie

Je n’avais pas vu qu’il avait neigé avant de sortir la voiture du garage. Je n’avais simplement pas ouvert les volets. Ça me rappelle furieusement Tokyo, Kyoto, le Japon sous la neige.

J’ai dit à tout le monde que j’y allais faire une réinitialisation système. Et oui, le voyage m’a bel et bien rebooté, des mises à jour décisives ont été installées pendant que je marchais dans les rues ou restais allongé des heures sur le tatami du studio, à regarder le plafond ou les enseignes au néon des Love Hotels qui clignotent, derrière les lourds rideaux de la baie vitrée.

En réalité, j’y allais aussi faire de l’espionnage industriel. Du transfert de technologie. Parce que les japonais ont inventé le système qualité. Ils ont des siècles d’avance. Avec ce que j’ai pu décoder et intégrer, je dois être à mi-chemin de Tokyo et de Bruxelles, quelque part en Russie. L’objectif est atteint. Un autre séjour me permettra de me hisser à leur niveau et surtout, mettre en place les process qui me permettront d’y rester.

A. m’avait dit un jour que le monde était « médiocre, transitoire et poussif ». Initier et développer une politique qualité personnelle est l’unique chose à faire face à un tel constat. Il faut s’engager dans la voie suprême de l’amélioration continue.

Les spécialistes de la qualité en entreprise ou dans les administrations sont bien souvent de dangereux techniciens, froids et cliniques, si obsédés par le progrès et la recherche de solutions qu’ils en nient l’existence même des problèmes. En effet, si tout a une solution, alors rien n’est vraiment un problème. Le problème n’existe pas. Ou il ne réside que dans l’humain qui ne sait comment le surmonter. En général, ils finissent par se confronter à la limite du temps et des ressources. Les salariés qu’ils pressent de toujours faire mieux, c’est-à-dire de faire plus avec moins, finissent par s’épuiser et dépérissent, démissionnent ou ruptent conventionnellement.

Adapter ces méthodes à sa vie personnelle n’est pas sans danger. A vrai dire, il faut clairement mesurer le rapport risques/bénéfices avant de s’y engager. Il faut être de ceux à qui la survie simple ne suffit pas, il faut être de ceux qui sont machine-outil, usine, chaîne de production.

Demain nous avons un audit de certification au boulot et je dois convenir que j’ai pris pas mal de retard dans l’exécution de mes plans d’actions. Avoir intégré la démarche qualité au cœur de mon entité personnelle me donne un avantage certain sur mes collègues et la direction générale. Je suis dans la base de données, les process sont devenus des réflexes, la démarche est tellement intégrée que je prends garde à ne pas éveiller les soupçons du référent qualité de la boite en étalant trop ostensiblement mes connaissances et ma maitrise.

Les retards pris dans l’exécution des plans d’actions feront pour ma part l’objet d’une analyse factorielle orientée vers la gestion des ressources humaines, peu mobilisables dans la démarche projet en raison d’un management structurellement trop « coulant ». Je proposerai cependant des alternatives opérantes qui nécessiteront la redéfinition des dead-lines de départ, en clair, repousser les échéances mais avec la recherche d’une atteinte optimisée des objectifs.

Certaines données analytiques seront tues, comme le fait qu’une partie non négligeable de mon temps est employée à faire tourner la matrice de mon propre système qualité pendant mes heures de travail. C’est à ce prix que je survis et évolue dans la qualité, à cette condition que je suis performant quand il le faut, et innovant en continu. Mais les esprits ne sont pas encore assez ouverts pour partager ces informations. Cela ne ferait que créer de la confusion et nuire à la cohésion de l’ensemble.

Simplement, pour que mon plan se déroule comme prévu, je devrai repasser une chemise pour demain et me coucher tôt. Dans les grandes messes de la qualité, l’apparence et l’aisance sont essentielles. C’est un nouvel auditeur qui officiera demain pour la certification, il est hors de question de le sous-estimer. Il s’agit selon toute vraisemblance d’un redoutable technicien.

3. L’horizon des évènements

Passé un certain âge et de nos jours, on n’est jamais sûr de conserver son job ou d’en retrouver un en cas de chômage. Il n’existe aucun contrat protecteur ni filet de sécurité. La chute est contiguë, tangente, on peut presque la voir du coin de l’œil, la toucher du bout des doigts. Attendre et prier, c’est se faire lapin, figé dans la lumière des phares, c’est foncer tête baissée dans le pare-chocs.

Les rues sont pleines de sans-abri et on s’y habitue plutôt bien. Demain, après-demain peut-être, nous pourrons être l’un deux. Suffit de pas grand-chose. L’exclusion est fluide, brutale et sordide. Des gens meurent dans la rue. Le corps social peut supporter beaucoup de tensions pour conserver son unité. Il peut voir s’élargir ses marges et les abandonner sans peine, tant que le noyau dur semble préservé. Le curseur se déplace, les niveaux de tolérance évoluent, le temps fait son affaire : des gens meurent dans la rue, les richesses créées sont exponentielles mais la misère régresse-t-elle ces temps-ci ? Les services de l’Etat sont obsédés par la cohésion sociale, ils en savent ses limites devenues proches, la rupture comme un point mouvant d’horizon.

4. Le 209

C’était mon dernier soir à Tokyo, la climatisation de l’appartement m’avait rendu malade, j’avais de la fièvre et frissonnais dans les rues, absorbant le plus de vibrations et de lumières possible dans Shibuya. Ma valise était prête. Il me restait pas mal de yens en liquide. Je retournais au 209, là où tout avait commencé.

Le second verre de vin est plus grand que le premier, c’est parfait comme ça. On n’est jamais pressé que la nuit s’avance et finisse. On m’amène des french fries que je n’ai pas commandées. Avant d’entrer, on m’ a proposé un massage handjob/blowjob et je n’avais rien demandé. Y a-t-il un décalage, quelque chose qui cloche avec la synchronicité ? Finalement on m’amène mes champignons frits. Mon voisin s’en va vers une vie dont j’ignore tout et je reste seul au bar jusqu’à la fermeture. Un avion doit déjà s’approcher pour moi. Il vole sûrement dans la nuit pour me ramener demain à l’aube au pays. Shi-bu-ya. Japan Airlines.

Quelque chose dans ce Japon m’invite à l’économie de mots et de gestes : j’étais trop dispersé. La grande mégapole schizoïde m’amène à me reconcentrer sous l’effet de ses amples et puissantes ondes gravitationnelles. C’est bien ainsi.

5. L’audit

Arriver en réunion dix minutes en retard n’est jamais une bonne idée mais j’ai peiné à me garer. Finalement j’avais opté pour un pull-over noir sur un t-shirt bleu nuit, pantalon en toile kaki et Clarks bleues. J’avais l’air frais et reposé. L’auditeur était évidemment un redoutable professionnel mais il était très avenant. Ni froid ni distant, il semblait aussi sympathique que compétent. Suave et pointu.

A la pause, certains avouèrent même qu’il était très séduisant, « avec un petit côté Daniel Picouly » ajoutait la secrétaire de direction. Finalement, se faire examiner les procédures et inspecter les arborescences du serveur interne s’avérait beaucoup plus agréable que prévu. L’idée planait qu’on l’aurait bien accueilli quelques jours de plus. Ce type-là diffusait des phéromones qui rendaient la qualité sexy. Au moins chez nos collègues femmes. Le directeur était à deux doigts de le trouver brûlant lui aussi, mais le danger de se voir opposer une non-conformité majeure était plus grand que la séduction. Sa chemise était trempée sous les aisselles, combattre la peur lui demandait manifestement beaucoup d’énergie.

De mon côté, je notais que les prises de parole un peu longues agaçaient Daniel Picouly et qu’il contenait un vieux fond d’agressivité en interrompant les fautifs, dont bien souvent le directeur. Un auditeur n’a que faire des discours : ce n’est pour lui qu’écrans de fumée, perte de temps, brouillage du processus de vérification. Lui, il veut en venir aux faits. A la preuve. Je me promis donc d’être ultra-synthétique lorsque mon tour viendrait. Concis. Pas un mot de trop. Parler lentement, ne dire que l’essentiel, après avoir très soigneusement pesé mes mots. L’idée est d’être efficace et partant, de montrer qu’on l’est.  Sans fioritures.

A la pause déjeuner, le programme prévisionnel de l’audit avait pris énormément de retard. Daniel Picouly avait beau être superbe, il avait failli, échoué à maîtriser les débats. Le directeur, en nage maintenant, respirait mieux. Le retard était tel que l’après-midi ne permettrait que de survoler l’ensemble et certainement pas d’entrer dans les détails. En bavassant continuellement pour défendre son bilan et vanter son action, il avait gagné la bataille du temps. L’auditeur déclara qu’il se devait d’opérer des choix drastiques et que mon service serait finalement audité dans un an, à sa prochaine visite. J’en pris acte, lui serrai la main et prenais congé. Le job était fait, mon taux de satisfaction avoisinait les 90 %. Je repassais par le bureau consigner quelques notes :

Au Japon, qui sait ce qu’un tel déshonneur du technicien aurait provoqué. Sa démission d’une manière ou d’une autre, pour le moins. Un contrôle efficace du système qualité ne s’accommode peut-être pas du charme et de la suavité. Peut-être que le contrôleur doit être le plus robotique possible. Il y aura certainement d’importantes marges de progression du côté de l’intelligence augmentée, d’implants permanents de circuits de régulation de la relation interpersonnelle, il suffira de rendre les auditeurs un tout petit moins humains le temps de l’audit. Enfin, si l’on veut que les trains arrivent à l’heure et en toute sécurité. Si l’on veut un Monde meilleur, plus efficient.

Les bureaux se vident, c’est somme toute agréable. Je me demande comment intégrer cette journée à mon système qualité. Sauf à penser que je dois faire plus de place à la machine, que j’en laisse peut-être trop à l’humain. C’est bien possible. 

La machine m’envoie des sauvegardes très anciennes, certainement parce que je vais voir Liam Gallagher ce soir, vingt cinq ans après ces rendez-vous manqués  pour cause de grève des routiers, de  bagarre avec Noel dans les loges.

Je reçois ces lointains échos d’Acid Test de Tom Wolfe : « un message d’une portée considérable:::::::un message d’une portée considérable::::::::d’une portée considérable:::::::considérable::::::::et le bruit des vagues sur la plage de Mazatlán::::::

 

 

 

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