Penthotal

La Californie, ce soir. Les couleurs et le fond de l’air fluos des rues. Un vieux Cutting Crew dans les baffles de Radio Emotion, ici, à Vice City.

Nous n’aurons fait qu’un voyage dans le temps. Sûrement le meilleur endroit pour se détruire, anéantir le poids et toute densité.

Je m’étais juré de ne rien m’injecter de nocif mais je ne savais rien de ce qui allait suivre, je ne pensais pas, je me contentais de croire. Autant s’enfiler du mou pour chat, de l’huile de vidange, du goudron et des plumes.

La nuit enveloppait toutes les formes et les distances par la fenêtre et je m’envoyais le sérum. Un courant électrique me vrillait l’échine, la torsion fibreuse et convulsive, une euphorie oubliée, tapie là dans le noir.

Je ne verrai pas de fleurs, pas de nature grasse, mais des zones industrielles, quais de débarquement, grues géantes qui chargent les containers, les ports dilatés comme l’horizon vient se fondre dans la nuit. Hypernuit.

 

 

 

 

 

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Nouveau manuel précis de la Mort

Ici la Mort décline et enregistre toutes ses techniques innovantes, inventives, modernes. Le benchmarking est global, il n’épargne -lui non plus- personne.

  1. des films plastique-méduse tombent du ciel et se collent sur le visage des malheureux dont la boite crânienne s’absorbe en elle-même et disparait, laissant les corps décapités tituber quelques instants avant de s’effondrer.
  2. Un invisible virus vient causer la mort subite des passants, seulement précédée d’une fugitive sensation de froid dans l’ensemble des tissus.
  3. Certains jours, prononcer les mots « salarié post-mortem » ou « communication de crise » provoque un œdème de Quincke fatal. Parfois ce sera « plans d’actions », mais jamais « stratégies obliques ».
  4. La recherche avance, on n’arrête pas le progrès.

Des gros yeux d’autruche

Par ici le soir tombe bleu-rose et le double vitrage isole. Aujourd’hui, Tom Wolfe est mort. Quitter ce job pourrait bien me faire gagner dix ans de vie. Toutes ces équipes vérolées, ces collaborateurs toxiques : c’est à devenir malade, un écosystème à crever. Et puis je vais me rapprocher du fleuve, je serai juste à côté de son lit. C’est très bon pour l’homme d’être au plus près des eaux.

Le séminaire à la Baule fut une abomination. La ville entière est infestée de radiations, le béton suinte le venin, les vibrations malsaines, les habitants parfaitement idiots dans leurs costumes upper class. Le soleil m’a ruiné la peau, j’ai le nez pelé comme un poivrot.

On se croyait dans les années 80, excès pénibles de power-point, copiés-collés des cahiers de l’entrepreneur et de pro-actif magazine, et ils avaient réellement créé une activité « jogging motivationnel ». Il y avait aussi du longe-côtes par équipe et des jeux de rôles management de la qualité à vendre sa mère pour disparaitre dans l’instant. Ne pas se soumettre, ne pas collaborer pour survivre psychiquement était peine perdue, la machine est trop forte : qui veut perdre son job, se retrouver sur le carreau avec  moults crédits sur le dos ? Sans parler du prix de la bonne gnôle.

J’aurais pu décompenser, coller quelques coups d’agrafeuse aux minables intervenants et me faire interner mais non, j’ai tenu bon et laissé  couler tout ça jusqu’au bout.

Quant à la dignité et bien, quelqu’un se chargera de leur enfoncer le crâne tôt ou tard, non ?

Pendant des jours, de retour à la maison j’étais embarrassé par une sensation étrange, l’impression que quelque chose m’échappait, un morceau que je devais recoller. J’ai compris tout à l’heure, ça me travaillait depuis le début.

Jean-Luc B., le responsable du séminaire, avait un air doux sous sa frange et des gros yeux d’autruche.

 

 

Chronos

Nous avions su tout du long. Au fond, cela ne changerait pas grand-chose, ça ne changeait  pas tant que ça. Il fallait vivre. Vivre avec. Vivre avec ça, aussi vain et absurde que ce soit. C’était la grande marche, l’évolution. Le décompte des morts irréel depuis l’origine, depuis l’âge de la numération.

Tant qu’il restera des abris, ils s’y cacheront. Et le bombardement s’intensifie toujours. Ne reste qu’à crier, formuler des plaintes, des appels au secours. Mais tout le monde est  occupé. Tu n’imagines pas le prix d’une bombe à fragmentation : des dizaines de familles sont à l’abri du besoin pour des mois, peut-être des années.

Demain je me réveillerai un peu plus tôt pour aller récupérer ma nouvelle paire de souliers en cuir. On ne dirige rien en godillots. On ne fait rien en espadrilles, à part du vélo. Il faut bien payer tous ces missiles. Il faut bien se faire beau. Il faut bien payer.

 

Couloirs aveugles

Nous tombons les uns après les autres, mouches collées au sol, éphémères, décimés. Vieillissant nous pourrons presque sentir les fantômes. Je sais déjà ce que j’en penserai à l’ instant du trépas. Ça fait du bien, ça soulage. Du regret, très légère stupéfaction mais enfin « ah, ce n’était que ça ». Les promesses atomiques du printemps dissoutes, évanouies dans l’arborescence. Mais la fin des temps, de mon temps, j’ai déjà connu.

En attendant, différentes formes de guerre. C’est tout ce que nous aurons. Des guerres asymétriques, dû à la fragmentation du Monde. Tout peut toujours s’effondrer. Certains connaissent un bonheur infini, une vague totale. Ce n’est qu’un bug matriciel, aucun doute là-dessus, un ersatz d’étoile, comme un ticket de loto.

J’ai des doutes sur Kraftwerk, Kupka, Bauhaus et quelques autres, pas sûr qu’ils soient du groupe originel, à vérifier génétiquement. Il faut savoir repérer les agents étrangers, les infiltrés. Sinon pour être franc, je n’ai pas de gros besoins : je me contente d’artefacts. Des ombres, des reflets, c’est très suffisant, du moment qu’ils semblent vrais.

Elle me dit que se cache quelque chose qui refuse et qui se refuse. Ses jambes si belles, mon oxygène est faible. Impact de la chair et de la forme. Je note qu’il faut que j’aille à Manchester, Val Paraiso et Bénarès. Tous déplacements nécessaires qui éclairent les noirs couloirs le long de l’échine, le sacro-saint espace-limite. Nous ne lèguerons qu’un grain de poussière, autant le faire reluire. Le sable et la plage pleins de diamants. Nous pouvons voir tout cela. Val Paraiso, Madchester et Bénarès.

 

 

Sans titre

Sur le lit de sa chambre dans le petit appartement du rez-de-chaussée de la résidence, face au supermarché Leclerc dans les Côtes du Nord, la note qu’il avait laissée : « Moi José, je suis né le 11 mai 1927. Mais je ne suis né qu’à vingt ans quand j’ai quitté le pays. Avant ça j’ai miséré. M’en parlez même pas, ça me donne envie de vomir ». Et un autre mot, plus court : « Mes excuses, j’en peux plus. A vous la suite. Je paralyse de plus en plus ». Puis il s’était pendu. Son père était le tatoué, il serait le pendu.

Assis sur le lit j’essaie de me souvenir. Rassembler les morceaux, des fragments de l’histoire. Je rentre de Londres où je n’ai rien ressenti, j’étais en permanence vide, des jours à me demander ce qui m’arrivait, encéphalogramme plat. J’avais même pensé une fois – deux secondes à peine – à me jeter dans la Tamise. C’était le soir où il s’est pendu mais je n’en savais rien, je ne l’apprendrai que le lendemain.

J’attribuais cet étrange état à mon changement de boulot proche. Certainement. Le blanc, le vide d’avant le grand saut. Le choc de son suicide se mêlait à tout ça pour me laisser hébété. Une page s’était tournée, mon enfance qui pendait au bout d’une corde.

Le vieux n’était pas commode et il avait des poils dans le dos, une vraie toison. Je prendrai la relève pileuse, sauf à aller chez l’esthéticienne. Cela faisait des mois que des poils me poussaient sur les épaules, sur les doigts, un très vilain déploiement végétal. Je comprenais mieux pourquoi : la mutation engagée, je devenais le mâle ainé de la famille. Quant au caractère, j’avais élevé son égoïsme au rang d’art suprême, parasite que j’étais, insecte peu amène s’il en est pour son environnement.

Encore une fois je n’avais rien vu venir. Et maintenant il faudrait creuser, percer un peu de galeries, renseigner deux trois zones d’ombre, explorer ce qu’on peut de l’historique de navigation. Je louais un logement sur place pour enquêter quelques temps vers la fin de l’été. Revenir sur les pas du tatoué, son éclat d’obus allemand fiché en plein dans la gorge, mort à 27 ans. Sur les pas du pendu, placé par une assistante sociale à la mort du tatoué, quittant à son tour le pays, laissant sa mère en larmes dans la cour de ferme, sans plus se retourner ni jamais donner de nouvelles. Pas de quoi finir Disc-jockey ou joueur de golf.

Je finissais la bouteille de blanc pour aller rêver d’outre-mondes et d’aventures épiques, nos vies étalées là sous les yeux dépéris de notre disparition engagée, voué à témoigner pour les extraterrestres fouineurs, bien longtemps après l’extinction de l’espèce.

Depuis des mois amené à la guerre, les tranchées, les entrailles crevées du monde et des hommes, la désolation sèche et définitive, l’histoire qui se faufilait vers le besoin impérieux de voir ce qui se cache derrière ou en dessous, le fracas, l’éparpillement, la dislocation. Des éclats d’obus en pleine gorge, les tatouages des marins de Terre-Neuve ou des prisons alentours, va savoir.

 

 

 

 

 

 

Grand-Pa Joe

C’était l’année où mon grand-père est mort. L’année où Pépé s’est pendu. On s’était tous retrouvés à boire du rhum en face de la mer. On avait dispersé ses cendres au large de Notre Dame de la Garde près de la première bouée à la sortie du port d’où il partait avec « la mouette », son inénarrable petit bateau blanc et bleu qui chaloupait à mort dans les vagues.

Quelques uns dégueulaient en mer, d’autres attrapaient du poisson, d’autres fumaient  des joints à l’avant, mais il était bien là à tenir la barre, à se recoiffer et nous éviter les rochers et nous ramener à bon port, malades, heureux, transportés. Un peu plus vivants.

Louis n’avait pas connu le bateau mais ils étaient allés tous les deux au vert de lait, l’île pleine d’oiseaux et d’étranges bestioles protégées qu’on ne pouvait rejoindre qu’à marée basse par un dédale de saletés de cailloux glissants, avant que la mer ne remonte et n’avale tout. Tout ça était presque englouti maintenant ou ça n’allait pas beaucoup tarder.

Mais le vieux était têtu, il avait décidé jusqu’au bout, il avait même dompté la mort. Alors nous nous retrouverions désormais chaque année pour boire ce rhum, et cela continuerait jusqu’au dernier, même tout seul sur son rocher, à siffler toute la bouteille.

Un homme à la mer, tous à la baille.