NY Dolls 2

C’est peut-être la musique ou la plage mais les temps sont suspendus quelque part où nous faisions du vélo dans la neige, du cheval dans les plaines, à suer dans les usines noires du dix-neuvième siècle, le ciel est trop bleu pour des temps comme ça, mon vieil ami.

New York Dolls

Sur les plages toutes sortes de corps et c’est l’été où tu luttes contre l’assassin. Ceux qui survivent, blancs ou bronzés, ne sentent pas la soupe primitive bouillir avec toutes nos peurs. Des chansons du Texas, des airs du Sud, passent sur la sono pour t’accompagner comme de vieux amis d’avant, des forêts vierges, un soleil rien que pour toi.

Le monde fantastique du MIN de Rungis

Un ballon de blanc au comptoir avant la pause méridienne, Raoul et moi posés au zinc comme si ça faisait longtemps, au retour je saisis que les immeubles et les constructions ont tous la forme de cartes graphiques et de microprocesseurs, dans le taxi j’en tire tout un tas de théories dont j’oublies tout en chemin mais c’était pertinent, fin et brillant comme un laser. Soudain, tout de suite, le mouvement d’une sieste.

Les représentations

Je n’aime pas le dernier verre, c’est l’œil de Deleuze d’en avoir fait concept. Ces derniers temps tout s’est accéléré, les moyens de contrôle sous tension, il faut réinventer des normes opératoires, des représentations qui perpétuent la domination des forts, des riches, des puissants. Nous regarderons cela de loin comme de fous spectateurs.

Oscar

Sur la terrasse en haut de la médina tout en haut de la baie, je monte deux cafés et des biscuits et v’là mon copain remonté la tête pleine de hiéroglyphes et plus son usine produit plus je dois partir, errer, pour l’équilibre. Mon pauvre cul si lourd dans les pentes et les cotes, souvenirs de riens,  de ciment et cités. Frank Ocean claque dans le casque haute-fidélité comme un mantra. Ils ont trouvé un monde parallèle au Pôle Sud. Sortez-nous de là. Venez nous rejoindre.

 

 

Ici Gît Le Cœur

Je vois l’Espagne au coin de la rue quand le soir tombe et le soleil s’écrase sur la surface de la maison blanche en face, les arbres bougent à peine sous le vent, un nuage cotonne dans le ciel pâle et radieux, je délire sur l’écran quand les écrans reçoivent et projettent centaines de reflets de nos boules à facettes comme si tout passe par les yeux, hypnotisé. Puis les couleurs se couchent et ne reste qu’une banlieue rouge qui vire au noir et les lampes à diode des nouveaux réverbères se reflètent comme des astres dans les frondaisons comme si elles n’avaient jamais attendu que ça. J’ai toujours vu l’Espagne, toujours vu les châteaux et cru jusqu’au bout. Dès que j’ai voyagé je t’ai retrouvé au bout.

 

 

D Day

Les arbres se balancent à travers les fenêtres. Un drôle de vent pour un début de printemps. Le soleil s’écrase sur les trois petites maisons de l’autre côté de la route. Tout pourrait disparaître dans un souffle, les passants comme leurs ombres, les voitures, plaques d’égout, chaises longues, vérandas, outils, les clôtures et les abris de jardin : on a beau le savoir certains soirs pourtant, tout semblait stable.

Puis les couleurs fadissent, les teintes se mêlent et bientôt l’éclairage public fait resplendir les frondaisons sous les lampes à diodes comme si la nuit n’avait jamais attendu que ça. Les algorithmes m’injectent des séquences si parfaites que je me sens plein d’air liquide et reconnaissant envers la machine. Personne ne sait combien de temps tout ça pourrait encore durer mais dieu sait que ça valait sacrément le coup.

Confins X

Je me souviens du goût de la bouillie dans la cité creusée de caves dont les grands nous contaient les meurtres, disparitions, phénomènes occultes. Je me souviens du steak haché cru de la boucherie chevaline agrémenté d’huile vinaigre sel poivre, les endives au jambon, notre caniche royal qui baise le canapé et ronge les plinthes pour choper des coups de jus, nos voisins qui trimbalent une bête dépecée dans leur couverture et mon père qui tapote ma tête en disant « c’est qu’un mouton, fils, c’est leur religion ». Je me souviens du bain du dimanche soir et des étoiles antidérapantes qui râpent les fesses, le grand lent tourbillon d’eau et de savon qui vide la baignoire le bouchon ôté, la sortie de bain en peignoir qui appelle Anne Sinclair et ses yeux bleus dans 7 sur 7.

Il y eut quelques chocs pétroliers mais on vivait bien, employés, à crédit. La mer en été, la montagne en hiver. Les saisons étaient belles, pleines et simples, on brûlait sous le soleil, grandir c’était boire et fumer, on regardait l’Amérique. C’est tout ce dont je me souviens. Puis il y eut les squelettes, le squelette Oscar. Les squelettes qui crèvent en Afrique les yeux pleins de mouches. Les camps de squelettes juifs, morts et vivants.

Les machines aussi : les machines allaient déclencher des guerres thermonucléaires. Des extra-terrestres plus qu’évolués allaient débouler de l’espace dans leurs mortelles machines pour nous coloniser, nous vider comme des poulets. On avait perdu le contrôle qu’on ne retrouverait jamais.

Confins 8

Elle parlait du Petit Jésus en joignant les mains, les yeux levés vers le ciel. D’aussi loin que je me souvienne il était là qui flottait entre les jointures de ses doigts et sa minuscule voix. Je ne savais pas grand-chose, c’était ma grand-mère, elle était venue d’Italie où son père lui avait lancé une fourchette en plein milieu du front quand elle avait six ans. « Un miracle, elle disait, un vrai miracle. Le petit Jésus s’est occupé de tout tu sais, il a tout vu et tout arrangé. Mais toi tu dois faire des efforts, elle m’avait dit, tu es fils unique, tu es égoïste, tu n’es pas sociable du tout ». Elle avait sûrement raison. Elle avait peut-être bien le Petit Jésus de son côté.