Kod Sax (3)

Charles Mingus III :

Un mois déjà à diriger la station et je comprends pourquoi c’est une punition terrible d’être relégué ici. Le quotidien terrien est d’une banalité malsaine. Nous observons du vide plus de trente cinq heures par jour. Il ne se passe jamais rien dans ces vies misérables. Ils se font une montagne de tout, tant leur tout n’est que rien. Ils n’ont bien que l’amour, la haine et la mort, pour vibrer un petit peu. Ils vont seuls tout au fond, livrés sans protection aucune au fracas permanent de fragiles illusions. Einstein et sa lignée me lassent, je suis fort déprimé. J’ai des hauts et des bas d’humeur totalement instable, je dois m’en accommoder et poursuivre ma mission. Les humains me semblent des monolithes, hors leurs cas psychiatriques. Et le narrateur qui brille d’une inconstance fébrile : lorsque je suis détruit par le vide abyssal, je l’observe un peu et me sens rassuré par son angoisse profonde. Il écrit sans cesse de brûlants romans qui s’étendent sur une page et s’avortent d’eux-mêmes : 

« La rage et le vin, tous les taxis de nuit, la vie salariée qui s’étale sur deux siècles, les vingt-vingt et unièmes, entassés dans le métro qui grince à percer les tympans, les amis qui vieillissent et sont de plus en plus beaux, de plus en plus morts, de plus en plus vrais, un peu de paix plus loin dans les vieux entrepôts et dans les rues désertes.

On doit crier tout ça, on ne peut rien en faire d’autre. L’or, la drogue, le sexe, l’amour, le temps, le souffle, le battement du cœur, la survie du système, l’adrénaline, la réponse aux stimuli, l’ADN qui mute en fonction de nos actions, le pouvoir du cerveau et toutes les folles  croyances. Il y a une détermination, un invisible écran.

Je vais prendre deux trois jours de RTT et filer droit vers l’Ouest, aller voir ma Mémé, l’inviter au resto au-dessus du Casino, il n’y aura plus personne en cette arrière-saison, nous aurons l’entière vue sur la baie pour nous seuls puis nous flamberons un peu dans les machines à sous, je boirai quelques bières, nous rigolerons un coup. Ce sera bien plus précieux que Tokyo, Monterrey et la Paz, l’ADN va bouger dans le meilleur des mondes.

Puis j’irais voir mon ex, le meilleur écrivain. J’ai pu avoir des muses et c’étaient de belles femmes, des tableaux à se damner, de furieux algorithmes. Mais IL est bien réel, impossible, invaincu. Il est peut-être une femme mais aussi autre chose, le « il » dont je l’affuble est celui du phénomène, du sang et du courant. »

 

 

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Kod Sax (2)

Au loin coulent les fleuves, on peut presque sentir les vents frais qui les frôlent, voir les courants en dessous et juste à la surface. Ce samedi immobile, concentré sur les sons de la rue, des moteurs, de l’air qu’on brasse et du sol sous les roues, quelques cris d’enfants et leurs mères, la marche silencieuse d’un clochard, le temps qui s’étale, se décompose et explose en mille reconfigurations et autres combinaisons.

Dans l’atelier, les chambres de bonne, une bibliothèque, en pleine campagne dans une grange, des médiums travaillent à sortir quelque chose, à polir une pierre depuis la nuit des temps, ils cherchent quelque chose qui les traverse et nous transperce sans un bruit.

Au rez-de-chaussée boulevard Pasteur, le type qui travaillait sur la rage, je méditais un peu avant d’aller passer sous la douche la gueule de bois d’une semaine de crise comme l’époque en produit. Pas de ressources, pas de temps, l’urgence systémique. Une machine paradoxale à faire tourner. Chaque soir en rentrant par le Pont Mirabeau, il y a ce pêcheur tout au bord de l’eau. Pour une raison quelconque je crois bien qu’il m’indique que je dois déménager, quitter le boulevard Pasteur de ma banlieue pour plus petit dans Paris.

J’ai à marcher là-bas la nuit dans les ruelles, quelque chose m’y attend que je dois aller rejoindre. Pas très loin du Fleuve, pas si loin qu’ici. Près du petit vent frais qui balaye sa surface, avec le halo des lumières de la Ville au-dessus. Comme une voûte, comme un Dôme.

 

 

Kod Sax

La terre scintille un peu vue de mon trône orbital. Je saisis soudain à quel point je suis seul. Ca me soulage plutôt d’en prendre ici conscience.

Le bruit dans l’espace ne sera jamais le même que dans l’atmosphère et mes yeux se ferment lentement d’une très vieille fatigue.

Dans la poche de mon pantalon roule sous mes doigts la carte mémoire des poèmes pour cette fille qui me rendait si dingue. Je ne sais pas où elle se trouve, si elle est même en vie. Heureuse. Étrangère. Qui penserait peut-être ponctuellement à moi.

J’ai encore quelques heures de travail, je vais suivre le narrateur qui prépare son prochain voyage. Il manipule sans le savoir son ADN par ses déplacements dans le monde. L’analyse de ses données biométriques et biologiques indique de telles mutations que je dois observer le phénomène de très près.

Il le sent intuitivement. Il serait déjà mort sinon, s’il restait trop longtemps immobile, comme un poisson qu’on laisse un peu trop hors de l’eau.

Doppelganger

Le voilà qui revient la bestiole, l’autre moi, celui qui gronde et qui racle le noir tout au fond. Il absorbe la lumière et laisse les photons vides. Il me pousse dans le dos pour que j’hurle, peut-être bien que oui, mais je garde le contrôle. Je marmonnais le long des rues, fixais le ciel et les ombres, je grimaçais et remuais la tête en tous sens : la musique n’était jamais assez forte.

Dans les ascenseurs en montée en descente au travail, un œil dans le reflet de l’autre dans le miroir : il ne me ressemble pas vraiment. Il a quelques années de plus et il sent déjà la mort d’une version ancienne et  méthodiquement tuée.

Une mue et je perds les peaux, une transformation appelée de mes vœux tant je mute ou j’explose.

Ces derniers mois ces dernières semaines, je mutais et j’explosais juste sous mes yeux et je n’y pouvais rien et c’est bien ainsi me disais-je, c’est très bien ainsi. C’est ce qu’il fallait pour suivre la faille sismique japonaise d’une réinitialisation et j’eus tout ce que j’espérais de ce côté.

Peut-être qu’on ne me reconnait pas.

L’été de la fonte des neiges

Mon horoscope était formel, quelque chose de très important et spécial était sur le point d’arriver. Un truc indéfini mais totalement bénéfique  écrit noir sur blanc dans le journal.

Dormir serait déjà bien ce dimanche soir. Demain c’est le retour aux bureaux, au métro, au self de la cantine.

Ça fait des jours que je n’ai plus touché à l’histoire, je dois me reprendre. Je me demande ce que Guildo Martini II peut bien faire là-bas dans sa station orbitale pendant que je traque le sommeil avec Kris Kristofferson dans les oreilles.

Il est temps de fermer les yeux, rouler sur le côté sur le ventre et laisser la nuit réparer ce qu’elle doit.

Si je me lève suffisamment tôt, j’éviterai la foule et la sueur et je pourrai chercher ce qui s’est passé pour cette fille et moi dans ce qu’Hervé de St-Baudry appelle les univers alternatifs, poussant les niveaux infrarouges de sa musique électronique dans la zone rouge.

Je me demande aussi ce que fait Zoyd, là-haut vers la Pologne tout près de la Karl Marx Allee qui me rappelle le temps où j’avais une femme et ça remonte à mille ans maintenant.

J’y retournerai bien avant la Toussaint, marcher des heures et des heures dans Berlin, lui apporter ma peinture du petit mutant des tranchées, trouver un peu de paix en plein milieu de l’Europe.

Haute-Épine

Bizarre été à l’air perdu, beaucoup de temps brûlé pour attendre cette fille qui ne viendrait jamais. Je lui écrivais des tonnes de poèmes et parfois pas si mal, dans les ruelles la nuit,  à l’arrière des taxis. Elle devait me trouver fou, comme une sorte de petit vieux quelque peu dérangé.

J’avais bien besoin d’un verre dans ce film au Japon dans les années soixante, un peu largué aussi comme le Robert Mitchum qui se  décide à fuir, ici-bas et maintenant, le soleil dans le dos, droit vers Hollywood.

 

 

 

 

 

Big Sur

 

Un beau matin le soleil se lève, un beau soir il se couche et la messe est dite. Combien d’anciens passés à côté d’une vie qu’ils croyaient la leur ? Marcher dans leurs pas ne nous protège de rien, le temps s’écoule comme du sang, le ciel brûle sur le canal comme l’écho des étoiles, et tout ceci aura bientôt disparu.

Si ça ne tenait qu’à moi, nous irions boire un verre dans un film japonais des années soixante. J’apprendrais à me battre pour défendre ton honneur. Et bien sûr, nous irions à cheval ou dans une Ford Mustang.

A la place je sauve les souvenirs avortés d’un oubli. J’écris pour ça. Dans le train qui strie la campagne à l’Est du Mont Fuji au sortir de Tokyo, je pensais à toi restée au pays, là-bas, et à cette longue distance.

De retour ici, je ne sais plus ce qu’il en est, si j’espère, si je délire. Alors fatigué un peu comme Robert Mitchum, je vais à Hollywood. Je te fuirai un peu, bien sûr, dans l’espace et le feu. C’est tout ce que je peux faire pour te trouver peut-être. Pour me retrouver seul, sinon, face à une foule ancienne. Enfin digne et nu sous un ciel solitaire.