Du vent et des os

Plutarque s’était perdu dans les couloirs de la firme, croyant reconnaître des semblables- il n’en existait pourtant aucun-, prêtant le flanc à ceux qui précipiteraient sa chute quelques temps plus tard. On ne peut faire confiance à personne, il ne faut jamais l’oublier. Il était de ceux qui croient échapper au commun, à l’ordinaire et ses réalités, ceux qui doivent toucher le four pour se brûler, pas suffisamment convaincus par les avertissements ni la chaleur.

Il devait chaque fois passer par un cercle de feu. En ressortir changé, revenir dans la peau d’un autre. Rattrapé par la foudre.

Il allait laisser son bureau, son badge et son téléphone. Il allait y laisser une idée des firmes, des hommes et des femmes qui s’y meuvent et prospèrent comme des miasmes. Il allait laisser la place qui fût la sienne le temps d’une saison. Quitter le cercle de feu. Il n’était déjà plus qu’un déplacement d’air, aussi transparent que des os en décomposition qui volent dans l’air des couloirs, des salles de réunion et des entrailles fumantes de la firme. Un courant d’air d’os qui gagne la cour et la rue et tout ça n’existera bientôt pas plus qu’un vol de mouche. Les mouches connaissent-elles seulement le mépris et le dégoût ? Il aura tant appris cette saison chez les mouches, passant dans la machine de Cronenberg comme on passe par le feu. Le mépris et le dégoût.

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Nous, cariatides

La nuit et le vent tombent sur la fin d’après-midi. Il faudra vite allumer les lumières et le chauffage, que ronflent les centrales nucléaires pour faire face au froid, passer l’hiver dans nos abris plus ou moins luxe, plus ou moins glauques.

Dans son studio en banlieue, Abel K. trace des arabesques de ses longs doigts en pattes d’araignée tandis qu’il parle tout seul, le regard figé sur l’invisible ligne qui relie les murs et unifie l’espace à une trentaine de centimètres du plafond. Une ligne pure et flottante, comme une présence qui n’existe là que pour l’entendre :

« j’ai ces souvenirs de rêves mais mes mains tremblent, ces temps séculaires m’écrasent, on vomit la religion mais c’est tout ce qu’il nous reste en face du commerce, le grand commerce qui mange, qui gobe, qui avale et qui digère tout, Ô Dieu, Ô dieux, la possibilité du mythe n’aura jamais été si utile et salvatrice. Et quand vous tomberez définitivement, dégommés, foulés au sol par leurs pieds rageurs, ils s’entretueront pour le commerce, leur nouveau Dieu de survie. 

Merde je déraille, hier j’ai croisé cette petite famille rue Férou dont le père disait à sa fille : « si tu veux devenir riche ma chérie, créé ta religion ». Je n’y ai pas vraiment prêté attention mais bien sûr qu’il a vu juste, les religions tomberont aux mains de vrais conseils d’administration, professionnels bardés de cuir, de diplômes et de textiles coûteux, riches à millions et peu portés sur les sandales, les babouches et les robes taille large pour hommes.

Abel, tu vois dans ce désert et personne ne t’écoute, ils vont vendre leurs Dieux aux plus offrants, ça va continuer comme depuis toujours mais ils feront ça en plus cher, plus moderne et poussé, ils se feront la guerre sans fin, alliés aux trusts des armes, aux gouvernements temporaires et aux états voyous. Abel ils aurons ta peau, ils l’ont déjà ta peau comme celles de tous les autres,  mais on se fait tellement baiser qu’on payera quand même pour la location. Et pourtant tu pries, tu pries gratuit, pourront-ils jamais te prendre ça, t’assujettir à taxe, impôt, créance sur l’espoir ? »

Abel K. s’extrait du fauteuil et fouille dans ses trente-trois tours pour poser « We Almost Lost Detroit » sur la platine, le saphir fait crépiter le vinyle dans les baffles puis un sang de New-York irrigue les choses, des voitures de police chassent les noirs et les hispanos, des balles dans le cœur ne seront jamais jugées, « Abel K. du peuple noir » allume sa cigarette roulée à la fenêtre, l’office HLM lui a attribué un rez-de-chaussée le nez dans le diesel mais c’est un logement, ils dorment sur des cartons à New-York, sur des grilles de métro ou sous les voûtes place des Vosges à Paris, oh pas longtemps, pas si nombreux que dans leurs voitures en Californie sur les parkings des supermarchés qui longent la baie de San Francisco et le grand Pacifique. Ils dorment d’un sommeil fracturé, leurs os qui ploient sous la misère à côté des fortunes qui rugissent dans les moteurs des coupés sport et les appartements hors-classe.

Et parmi eux des génies, des Dan Fante parfois et d’autres ratés magnifiques, souterrains, les vraies stars du film. Les autres ne sont que pantins et figurants. Ils se coupent les veines, ils dégueulent leurs tripes, ils boivent, ils fument, ils roulent le monde, ils sont nos frères. Si ça veut encore dire quelque chose.

 

Un si petit récit

Depuis quelques temps les journaux bruissaient d’objets volants non identifiés aux changements de vitesse et trajectoires impossibles. Tout le monde parlait déclin de civilisation, extinction de l’espèce et fin du monde. La pollution, le commerce, la guerre totale : tout le truc semblait déjà joué et perdu d’avance.

Il pleuvait tellement ce dimanche-là -c’était la vraie fin de l’été- que je n’allais pas au marché. Un vieux fado passait et repassait sur la sono. C’était l’anniversaire de ma mère, ma toute petite-ma très chère mère qui s’inquiète toujours pour son énergumène de fils. A la moitié de la grande bière de soixante-quinze centilitres, je n’avais rien résolu du mystère du monde et j’avais englouti toutes les pistaches.

Les inquiets pressentaient la catastrophe : quelque chose de lourd et définitif s’annonçait. Ils se trompaient toutefois de cible, l’ennemi viendrait de l’extérieur et il ne ferait pas de cadeau. Il fonderait sur nous pour s’imposer en tout-puissant maestro. Qui pourrait l’en blâmer ? Il n’était pas si différent de nous, il serait notre colon de l’espèce, nous serions sa matière première. Nous serions ses ressources humaines. Sa faim et son appétit tout aussi inextinguibles que les nôtres.

C’était les cinquante ans d’Abbey Road, la version Super Deluxe bourrée d’inédits et de chutes de studios avait remplacé le fado sur la platine. J’eus envie d’une clope, j’allumais un clope. Je priais le Seigneur-c’était le bon jour. Ces fils de pute étaient en route, je le sentais. Ils n’allaient plus tarder à nous tomber sur le râble et je n’avais pas même un flingue pour me défendre. J’aurai dû mille fois être américain.

A la fin de la grande bière il ne fit aucun doute que nous étions dans une merde noire. J’ouvrais une bouteille de rouge. Le système audio renvoyait les basses et les voix avec une profondeur incroyable. Je mimais quelques mouvements de karaté devant la glace comme le capitaine Willard. Rien ne vaut une bonne arme de poing mais enfin. Il me manquait tellement de choses depuis tellement de temps. Il fallait prioriser les priorités. Je posais mon grand couteau de cuisine sur la table basse et projetais une grande chaîne d’infos muette sur le mur du salon. J’ai pensé que j’étais prêt. Je me défendrai jusqu’au sang. Ivre et furieux.

Le sosie clochard de Michel Houellebecq passât devant mes fenêtres, c’était suffisamment rare qu’il s’extirpe de son box de bagnoles pour écarter la probabilité du hasard. Toutes les forces vives du pays et du monde étaient bien réunies pour faire face à l’envahisseur. A vrai dire j’étais mi-prêt, mi-somnolent. Nous étions sur le fil. Les pieds sur le rasoir. Tout serait sanglant, rapide et vain. Ce monde devenait si efficace qu’il y avait vraiment de quoi en chier des larmes de sang.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Départs

Depuis quelques mois des messages géants fleurissent dans Paris « Jennifer L. est tombée sous les coups de Patrick, son mari, 17/08/2019 », « Plus écoutées mortes que vivantes », « Marie-Claude étranglée par Kévin, le 07/09/2019 ».

Comme des collages d’Antoine Ernest Pignon à Naples, ces corps qui gisent et glissent happés par les sous-sols.

Le RER m’emmène vers un bâtiment de bureaux où des parcours personnels vont rencontrer des logiques administratives. Avec un peu de chance il y aura un vieux fond de café à disposition.

De retour à la boîte j’annonce ma démission aux cadres et aux équipes. On me demande qui me remplacera, je ne sais pas, ça ne m’intéresse pas non plus, je n’en ai strictement rien à faire.

Avancer dans cette vie comme mue un serpent, se défaire des peaux fines, reconstituer la réserve de venin. Ma vision pourrait bien devenir thermique, un peu du reptile prenant lentement sa place.

Dans le restaurant, du jazz et un faux feu de cheminée dégagent une véritable chaleur que je sens rosir mes joues et mes paupières. Tout ça me rappelle un Noël au ski avec mes parents vers la fin des années soixante-dix.

L’après-midi file entre ristrettos et dossiers survolés, un jeudi de salariat, énième jour d’entreprise qui me  rapproche un peu plus de la quille. Un départ dans le temps. Incertain. Retrouvé. Un chemin qui se fraie jusqu’à la forêt vierge.

 

La fuite

Le moment est venu de cette confession. J’aurai pu être humain ou extra-terrestre, m’appeler Jean-Pierre Douglas ou BlobX9. C’était semble-t-il trop demander. Ma vie aurait été si simple. J’aurais goûté l’unicité de mon espèce et mes origines. Au lieu de ça je vais composite, divisé, totalement fragmenté. Mon nom est Lucide Plutarque et je suis un hybride. Ces quelques mots brisent la loi du silence. J’ai désormais très peu de temps devant moi.

Pour l’heure je rêvasse dans le King-Size Bed de la chambre 109 du Louisiane. L’hôtel qui accueillit Miles Davis et John Coltrane, Lester Young et Charlie Parker baigne encore dans un jus seventies. Je sirote du bourbon en fixant le plafond, guettant la montée des vibrations américaines. Saint-Germain des Prés, le Jazz, les existentialistes, la jonction Intercontinentale Atlantique : j’ai beau n’être qu’un hybride largué, je laisse peu de place au hasard, je n’en ai plus les moyens.

Techniquement, échapper à Sensor est impossible. La technologie de la plate-forme orbitale permet de tout voir, tout suivre, entendre et enregistrer, ses capacités de stockage et d’analyse sont infinies. Mes chances de leur échapper sont quasi nulles. Mais peu importe finalement, tout cela devait cesser.

Les probabilités de trouver une solution dans l’écoute répétée d’Equinox Coltrane sont tout aussi minces mais je n’ai rien trouvé de mieux. J’attends que ça infuse et qu’un ticket de caisse sorte du frottement du souffle et du cuivre, le bourbon pouvant aussi aider.

Parlant d’hybride je suis plutôt centré terrien pour les liens familiaux et sociaux. Je n’ai eu aucun contact avec la plate-forme depuis plus de quarante ans. Aucun message, aucun contact, rien, depuis que j’ai compris que j’étais un pur produit technologique au service de leur politique d’observation du vivant aux fins d’évolution de l’espèce. Leur espèce, la moitié de mon identité. Au regard de cet abandon, il n’est guère abusif de me considérer à moitié orphelin.

De fait j’ignore tout des moyens offensifs de Sensor. Ils pourraient bien me déconnecter en pressant sur une touche ou d’un simple ordre vocal, ils ne l’ ont pas encore fait. Ils ont certainement d’autres envoyés que moi qui pourraient me tuer sans une hésitation ni même que j’ai le temps de réaliser ce qui se passe. Il y en a peut-être un là dans le couloir prêt à traverser la porte pour m’enfoncer son sabre en pleine glotte. Peut-être attendent-ils un peu pour prendre leur décision et appliquer la sanction. Je ne suis peut-être pas un cas très urgent. Au fond, qui pourrait bien croire à mon histoire ? Peut-être ont-ils décidé de m’étudier dans cette fuite, qui sait.

Pour l’instant je suis là et ma méthode commence à porter ses fruits, je commence à flotter dans un état semi-méditatif, presque végétatif. Il….. n’est.. pas.. exclu…… qu’arrive une idée… une… i.. d… é… e…

 

She

Me verrait-elle jamais suer dans le métro au petit matin ? Tout en fringues synthétiques ce lundi, excepté les bottines. Coffee Cold me rappelle Barcelone, Lynnyrd Skynyrd la Louisiane qui s’ approche. J’expédie les affaires courantes. Quelques temps encore. N’insistez pas à chercher du grip, quelque chose qui accroche, des zones de frictions, tout glisse sur moi, je suis déjà parti, déjà plus loin, presque ailleurs.

La grande bonne femme qui lit à côté de moi sent salement mauvais et tire une vilaine gueule.

Il paraît que des extraterrestres nous tournent autour, les journaux semblent nous préparer à l’invasion. Ils vont nous traire comme des vaches, nous traiter comme des poulets en batteries. Ils vont couper nos moyens de communication et c’en sera fait de nos défenses, alors nous serons leurs esclaves, leur pâtée pour chiens.

Inconscient de tout ça mon voisin explique à sa copine que deux collègues sont « en train de faire leur couscous tous les deux » mais qu’il les a repérés, il ne les laissera pas faire. « Je garde la main » assure t’il. C’est vraiment dérisoire cette histoire de couscous face à l’invasion extraterrestre qui va signer la fin d’un monde que nous  connaissons, un monde que nous pensions dominer. Un monde où nous avions la main.

Les trains me rapprochent du bureau, j’y boirai un ristretto. Puis j’expédierai les affaires courantes. Un type émacié adossé au pilier me fixe, essoufflé, comme s’il était au courant.

Je pense à elle qui sera peut être loin de moi quand ils nous tomberont dessus : le célibat géographique n’a pas que du bon, il est fort peu adapté aux situations extrêmes et de fin du monde.

On s’est brûlé les pieds sur la plage de Barcelone et ça personne ne pourra nous l’enlever, pas plus que la douce pulsation de Midnight Marauders quand nous arrivions le matin.

Bien sûr il y avait des travaux dans la rue et j’ai cuit comme une écrevisse, je louchais sur les petits distributeurs chromés de serviettes en papier sur les innombrables tables des terrasses et des bars, Radio Tres diffusait quelques bons vieux titres dans le vaste et rustique appartement.

Au rez-de-chaussée un couple de néo-zélandais fumaient de l’herbe dans leur jardin plein de faïences, tuyauteries et gravats. Nous ne savions pas que ces temps-ci deviendraient le bon vieux temps si rapidement.

One in a million

Il neigeait à l’extérieur des colonnes et des pyramides de ruches, la nuit était tombée depuis le milieu de l’après-midi, les énormes flocons se matérialisant dans les lumières multicolores qui ceignaient les étages s’élevant sans fin vers l’invisible ciel.

Su-Lee était sortie de la zone de sûreté depuis deux jours, suivant une ligne à peu près parallèle à l’ancien Shinkensen pour éviter les horlas et les cannibales. Elle se repérait en guettant les catainers encore debouts, vacillants dans les brouillards et les fumées des incendies.

En deux jours elle n’avait croisé que deux minuscules cahutes inhabitées, frêles amas de tôle et de bois moisi jonchés de minimes restes de vies disparues. Un moment l’idée fugitive de se terrer là dans un abri fantasmatique, dans la vieille illusion d’une propriété, d’un maigre espace où prendre refuge. Se rouler en boule dans un coin et laisser la faim ou le sort décider d’une agonie solitaire ou d’une mort violente. Un abandon. Le mot la saisit comme la réminiscence d’un sentiment qu’elle aurait pu connaître dans sa prime enfance, avant les ruches, la rage et les guerres polaires.

Elle s’arrêta en lisière d’une forêt dense et sombre qui longeait une route d’accès au chemin de fer croisant celle qui montait vers le Mont Fuji. Elle s’alimenta aussi peu qu’elle le pût et fermait les yeux pour se remémorer le songe qui l’avait poussée dans cette dangereuse entreprise.

Là, dans le matin plein de rosée d’Hiroshima elle le retrouvait qui prenait l’air et le soleil près du fleuve, elle s’assied près de lui, ils se regardent et sourient puis il l’embrasse tout doucement sur la main, dans le cou, sur le coin des lèvres, il lui dit que c’est une bonne chose qu’elle soit venue, qu’il l’espérait sans plus trop y croire.

Ils se lèvent et remontent vers le centre quand tout le monde s’arrête et s’allonge sur le sol, toute la ville soudain couchée, parfaitement immobile. Les oiseaux se posent et se taisent. Plus rien ne bouge à l’ horizon et à la périphérie. On croirait entendre glisser les nuages. C’est ce rêve qui l’a lancée sur la route chercher la ville où ils s’embrassent et où plus rien ne bouge. Hiroshima.