INtegris : Adieu visage pâle, soleil indien.

 

Je lui envoyais mes meilleurs mots, ma démente poésie sur plusieurs années sans aucune sorte de réponse. Je n’entendais pas gronder le vide, je ne voulais pas, j’étais salement inspiré, pissais des pages comme un môme au sang bouillant.

Peut-être qu’elle m’avait frôlé le bras, peut-être surtout que pas du tout mais j’avais besoin d’une muse, d’une pleine, entière surface de projection. Une lune magnétique pour m’animer la machine. Tout ce temps où elle n’avait rien dit je lui prêtais des desseins souterrains, envoyée pour configurer l’homme trop vague.

Et puis le temps avait fini de faire son office un soir que je marchais sur le Pont Mirabeau au beau milieu duquel le vertige du vide m’arrêtait pour regarder vers l’aval vers l’amont vers les cimenteries Lafarge vers la Tour noyée dans le brouillard et le froid sec qui m’attaque la peau du crâne les cheveux coupés courts du jour et je la sens me tomber dessus la vérité de toutes ces années qui se dépose d’un coup sur et tout au fond de moi et on ne pourrait plus fermer les yeux dessus si on le voulait. Tout ce qui ne fut qu’un rêve, la projection d’un film, mon destin seul qu’elle n’avait fait qu’effleurer. Un monde froid donc, presque transparent, qui tombait là.

Tout ce temps comme un vampire, le sang dans le vin, des armées de psychiatres et de psychothérapeutes de supermarché à mes trousses le long du pays dans nos couloirs au travail, les nuits disjointes du jour et selon les contrastes de formes et les rais visibles de lumière, à la vue du wagon plein de têtes de passagers qui dépassent des rangées de sièges, je comprends qu’un anti-monde se déploie là sous mes yeux.

L’hiver arrivait comme de juste, il faudra se calfeutrer, se cacher du vent, à Deuil-La-Barre, aux Mureaux, à Villejuif où vous pouviez encore tomber sur Yan Kouton et c’est bien ce qui pouvait vous arriver de meilleur en cet œdème siècle de famine et d’angoisse. Ses mots sur-impressionnent l’obscurité parce que la lumière noire existe et qu’il faut bien des astres satellites pour la relayer. Comme un couteau, la division cellulaire.

La Californie brûle et c’est là que j’irai pour la nouvelle année, Tanger ensuite et j’irais bien avec un peu de lumière noire et une bande de pisseurs de copies, de peintres défaits, besogneux, artisans du déclin et de la renaissance, décavés, maigrement inspirés, en quête d’une bonne pipe de kif en face du Détroit parce qu’au loin par temps clair ciel dégagé on peut même voir la côte, l’autre continent.

 

 

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INtegris Zone 3

 

Le bar du port va fermer, Joseph Abel Saul remonte son col pour marcher jusqu’à Piégu où il grimpe les quatre étages pour entrer dans l’appartement qui sent le formica et la vielle moquette murale. Tout baigne dans son jus, pense-t’il, même moi, même ici, et l’église juste en face carillonne deux grands coups qui le font sursauter. Il pose son sac à dos, en sort le whisky s’en sert un verre qu’il avale sur la terrasse face à la mer qui ne brille pas sous le ciel sans lune, la mer bouge à peine sous le vent qui le fait plisser les yeux et trembler comme une feuille, aucun bateau ni phare n’éclaire l’immensité aveugle qui grouille dans le noir.

J’ai bien fait de partir j’avais besoin de ça, peu importe le froid tant qu’on sent quelque chose. OK pour le vide dans les westerns indiens, je dis n’importe quoi ça me fait du bien. Je vais rentrer au chaud écrire un peu, j’ai…mal.

Certaines nuits le sommeil ne vient pas, le repos n’arrive jamais, à tourner sans cesse entre les draps, fixer le plafond, rêver pour rien de fermer les yeux, les heures s’allongent et le temps lamine tout ce qui est. Tout au bout du pays, à l’extrême Ouest, sur des terres bien connues des ancêtres et de la prime enfance pour finir comme un intrus. Une énième figure mythique de l’étranger. La mer gronde dehors tout près, même en silence.

 

 

 

 

 

Tanger, bleu dedans

Charles Mingus III :

La station tourne au ralenti depuis l’avarie. L’ensemble des équipes est au sommeil  forcé pendant que la maintenance s’occupe de rétablir les systèmes d’observation. L’équipe de sécurité n’a pu identifier la cause du crash technique. Six cent heures en mode dégradé sans aucune explication ni délai prévisionnel de remise en état. Paradoxalement, j’apprécie ce contre-temps, anti-temps qui me donne un peu de solitude et de liberté.

J’en ai profité pour fouiller plus avant dans les dossiers de Guildo Martini II, suis tombé sur un surprenant fichier : mon prédécesseur erre dans les rues de Tanger à plusieurs reprises, filmé par la plate-forme, certaines pensées et autres écrits enregistrés. Il enfreint la règle de non-intervention qui nous interdit de nous mêler aux espèces colonisées. Ce qui m’étonne le plus fut la durée durant laquelle il se joue des systèmes de sécurité de la plate-forme, différents voyages étant répertoriés sur une cinquantaine d’années terrestres. Stupéfait par son audace, je suis impressionné par sa capacité à dissimuler ses agissements à nos services de contrôle. Il a dû bénéficier de complicités à nombreux niveaux de l’organisation. Ma curiosité à son égard se fait plus vive et intense. Il est de ceux, les très rares, qui ont osé. J’avalais une poignée de capsules neuroniques et m’affalais dans le fauteuil pour visionner quelques enregistrements :

Tanger 1 : Guildo Martini II, 27 septembre 1959.

Notes :  » Réveil dans le corps de Brion Gysin, premier transfert humain, les sensations sont proches, couché par terre sur une natte trop fine, corps jeune, maigre et fort, je me lève engourdi par différentes drogues encore présentes dans l’organisme (maajoune, alcool, cocaïne), me dirige vers la fenêtre ouverte, la température est douce à l’épiderme (20°C), le soleil va bientôt sortir des eaux, du détroit et de l’horizon. Une légère euphorie m’étreint, je chéries la nuit qui va durer un peu, juste encore un peu, avant le lever du soleil sur la baie. Le corps de BG m’envoies le besoin d’une cigarette, je repère un paquet de Camel, j’en allume une en écoutant la casbah qui commence à ondoyer juste en dessous de ma fenêtre, au bout d’un monde étranger.

Un homme nu dort enroulé dans un drap sale, une machine à écrire, une seringue, une petite cuillère, un cendrier plein, des minuscules morceaux de coton, un tiroir bourré de petits objets baroques, des feuilles dactylographiées et raturées partout sur le sol. Une photo de corrida dans un petit cadre abîmé. La chambre est dans un état de saleté avancé. J’ai la sensation étrange de retrouver quelque chose que j’aurais perdu, impression de déjà vu persistante.

Je décide de sortir marcher dans les ruelles, je me perds, ici on dort encore, à part quelques mendiants qui commencent à errer dans tous les sens. Les ruelles descendent , c’est du moins le chemin que je suis et qui m’amène finalement à la plage où je m’assois et allume une cigarette. Je n’ai pas froid. La baie se colore lentement du noir au bleu, l’horizon au bord d’imploser sous la lumière du soleil tout juste tapi sous la courbure des eaux.

Je pense à la station au-dessus, à Zoyd qui enregistre mon incursion, lit mes pensées et variations métaboliques, sélectionne, échantillonne, analyse mon expérience humaine dans la base de données alternative du projet Tungstène. Quand nous nous ferons prendre nous serons renvoyés, sanctionnés, mais nous suivons l’intuition partagée d’une trame, d’une texture, d’un trou dans les filets, de tout ce que notre science et notre civilisation ont oublié depuis la nuit de l’espèce, c’est bien tout ce que je peux tirer de ma situation, cette station qui me tue, tout ceci ne pouvait rester si vain, dérisoire et mortel.

Zoyd enregistre tout, j’écrase la cigarette dans le sable et le jour se lève sur la baie, un frisson dans les yeux, l’épine dorsale et le scrotum. Le corps de BG vibre d’une très forte envie de drogue, je me vois me lever et remonter vers l’hôtel, je devrai réveiller le type nu car j’ignore où ils ont rangé leurs produits et comment m’en servir. Des échoppes ouvrent peu à peu sur le chemin, des cafés, des boutiques, je me hâte de regagner le haut de la médina où se trouve l’hôtel. Le jour s’est levé comme un feu, BG et moi semblons mus par la pulsion liquide d’une fusion promise, la vaporisation des états combinés. Je ne sais si c’est lui ou moi ou nous deux qui dirigeons le mouvement mais mes pas me ramènent directement au 4ème étage où je trouve le type nu qui plane déjà dans l’aube du détroit, toujours aussi nu et serein. Il sent mon regard sur lui, ouvre les yeux, hoche la tête en souriant et me prépare une seringue. J’attends comme irradié, une autre cigarette, ces humains sont fragiles, intenses, il y a quelque chose chez eux, je le vois bouillir au fond d’une petite cuillère sale.

 

INtegris Zone 2

Arrivé au Port, Joseph Abel Saul boit la bière de qui fit un long voyage, le cliquetis des cordages et des poulies contre les mâts des bateaux, quelques rares mouettes et ce vent froid qui gifle les vitres du bar et s’engouffre par en dessous la porte. Il sort son carnet pour noter : « et si tout, toujours, s’emboîtait parfaitement comme depuis l’origine, si tout allait toujours pour le mieux, finalement ? D’autres ont-ils cette impression, cette même expérience ? Devrions-nous monter un club, le clan des mecs vernis à qui tout sourit ? Difficile à dire. Je suis peut-être bien tout seul sur ce coup. Ce n’est peut-être qu’un pli mental, une déformation de nature, un Crevel inversé. L’aluminium m’aurait rongé les mauvais sangs. Et j’irais parfaitement idiot dans le sens noble du terme, assez pur pour vibrer de si peu d’un rien du magnifique monde qui palpite là sous nos yeux nos doigts nos organes génitaux. Notre âme, oui bien sûr, notre âme noire en feu.

Assis dans la prairie perdue, dans le rocking-chair dans le sofa, la forte odeur du cuir me pénètre et me renvoie à des perceptions bestiales, le souvenir enfoui d’une sauvagerie tapie là juste sous la peau. »

Du port partaient les bateaux pour Terre-Neuve, Joseph Abel Saul dérive les yeux dans le vent, il pense un peu à cette fille mais pas trop, il aurait pu tenter quelque chose s’il avait été plus jeune, plus frais, plus en forme. Les anciens bateaux, les jeunes courants, la vieille douleur des ancêtres au fond des os, le sang bouilli par tout ce qu’ils ont échoué à faire de leurs rêves, le feu nourri des antiques frustrations de son peuple entier.

 

INtegris, zone 1

Abel Joseph Saul quitta l’hôtel peu après dix heures. Il avait rêvé qu’il était un grand noir perdu dans les rues de Memphis, Tennessee, un harmonica comme seul ami et seul bien en poche.

Il était venu sur un train de marchandises avec des hobos, des trimardeurs. Il cherchait un bar où jouer un peu en échange de quelques verres. Il savait recolter quelques pièces avec son vieux blues, sa douce tristesse, la mélancolie familière de toute solitude. A force de la chercher, elle, depuis si longtemps, il l’ oubliait presque parfois, quand il n’était pas trop soul, qu’il se tenait à peu près sobre. C’était un soir comme ça, pensait-il dans son rêve, c’était un soir comme ça. La nuit chaude du Tennessee le fit se réveiller moite, lourd et tremblant.

Il s’engagea sur l’autoroute quasi deserte vers la Bretagne. Il avait pris mille fois cette route, cette fois de plus était simplement la chose à faire, comme répondre à un appel sans en chercher la raison ni le pourquoi.

La radio d’information parlait du virus qui decimait les chiens dans toute l’europe. Ils commençaient par faire des crises d’épilepsie puis perdaient leurs poils et s’automutilaient puis devenaient si agressifs qu’il n’y avait pas d’autre solution que de les faire piquer, la population canine risquait de totalement disparaître en quelques années si aucun vaccin n’était rapidement trouvé. Paniqués, les gens s’achetaient des chats, des tortues, des poissons rouges, mais « ce n’est pas pareil, expliquaient-ils dépités, ils sont bien moins affectueux ». La consommation d’anxiolitiques, anti-depresseurs et stabilisateurs d’humeur explosait proportionnellement à la disparition épidémique des chiens.

Ça semblait trop technique pour les terroristes islamiques, on pensait plutôt à un coup des russes ou des chinois.

Abel Joseph Saul se sentait concerné par le moral en berne des français, touché par le drame sans nom de ces chiens, un monde sans chien n’est pas un monde très enviable, mais le mouvement de la voiture dans l’espace noyait son cerveau sous un flot continu d’endorphines, sa respiration se faisait régulière et souple, son rythme cardiaque diminuant lentement, toute tension évanouie.

Il ne reconnaissait pas tout de la route qu’il connaissait tant mais il approchait du coin où il pleuvait toujours, le ciel virait déjà au noir électrique. TSF Jazz diffusait Good Bye Pork Hat de Charles Mingus. Abel Joseph Saul battait le rythme sur le volant en fixant la ligne d’horizon.

Les premières gouttes s’ecrasaient lourdement sur la voiture et le pare-brise. Il enclencha les essuie-glace et reduisit sa vitesse. Les choses allaient se tendre, les forces antagonistes poussaient à la rupture des équilibres, on entrait définitivement dans le dur, la fin d’un monde connu.

INtegris Init.

C’était avant que tout n’explose, quand on pouvait encore croire à un avenir, quand je pouvais encore traîner dans les bars, boire des verres pour flouter la perception de l’ensemble, zigzaguer jusqu’à ma voiture en pariant ne pas me faire contrôler parce que je suis blanc, d’âge mûr et roule en coupé Volvo. Rouler malgré les interdits, n’étant pas ce qu’on appelle une cible prioritaire. Les bons jours, les bons soirs, je pouvais me faire trois ou quatre tours de périph à bonne vitesse, cinq ou dix km/h au-dessus de la limite, le risque limité à une faible amende, un léger flash de radar. Rien de fâcheux, rien qui ne soit absorbable. Bien sûr je perdais la mémoire, bien sûr je ne me souvenais pas de tout mais ce n’était pas si terrible. L’oubli est une chose étrange. Aussi nécessaire qu’effrayante. Incontrôlable.

Ce soir là j’étais dans un bar : je prenais des notes parce que j’avais acheté Artension et un carnet et un stylo et que je ne voulais pas rentrer chez moi pour tout un tas de raisons qui ne nous intéressent pas ici. J’ai ce récit de l’avant. Nous ne sommes pas tous morts ce soir-là, ce 03/11/2023.

Simplement, comme de nombreuses fois dans l’histoire des hommes et des choses, tout a changé. Et tout le monde se souvient où il était et ce qu’il faisait quand c’est arrivé, comme quand les guerres ont été déclarées, quand le Vésuve est entré en éruption, Fukushima, Tchernobyl, le 11 septembre 2001. Nous étions simplement entrés depuis un moment dans l’ère globale. Les conséquences systémiques. Le climat s’effondrait depuis longtemps. Les constantes en chute libre.

Ce n’était pas l’apocalypse, juste une mutation. Un changement majeur. Parmi d’autres. Tout est une question d’échelle et le pékin lambda ne voit toujours que le bout de son nez. La littérature devrait ouvrir un peu d’espace alors je m’attacherai ici à dire quels furent le dernier soir d’innocence, le dernier soir avant la chute de ceux que j’ai sollicité : tous ceux que j’ai croisés, mes contacts sur les réseaux sociaux, tous ceux qui m’ont livré la matière brute de ce qu’il en était avant le choc. Sans cette trace mémorielle et plurielle, nous ne pourrions rien entendre de la rupture, de l’irrémédiable, de l’infinie perte, de la plainte lugubre infinie, tapie, sourde, au fond de l’échine des vivants.

Pour ma part j’étais ivre, et quelque part heureux. A ma manière. Comme d’habitude. Je vais dire ce qu’il en était de mon côté, mais j’attends le retour écrit de milliers de contacts pour déposer le récit de ce qu’il s’est passé juste avant que tout n’advienne. Pour une raison encore obscure, je crois qu’une vérité se niche là qui doit être dite, énoncée, parce qu’elle n’existera plus, jamais, nulle part, en tous temps.

Nous étions entrés ailleurs et sans retour possible. D’aucuns le savaient, c’est simplement leur lot de médiums, les canaux de communication saturés de signaux. Le bruit du vent et du nerf des choses, le sens du courant. Tout ce qu’il y avait à décoder avant que tout le truc s’effondre, annoncé depuis toujours.