Sensor

La panique allait proprement engloutir la plate-forme quand Guildo Martini II décida d’une mise au repos forcée de la totalité des opérateurs. Ils étaient maintenant parfaitement immobiles derrière leurs consoles, en état semi-comateux. Il avait lancé un appel d’urgence à la base arrière la plus proche, ces pannes à répétition ne pouvant plus être considérées comme benignes. Seulement, cela prendrait du temps, beaucoup de temps. Beaucoup de temps parfaitement seul. Guildo Martini II décida de s’installer dans son appartement pour poursuivre ses observations. Il avala trois capsules neuroniques et but une demi bouteille de vin devant la mezzanine centrale sur laquelle passaient les images de Brion Gysin à Tanger, la boîte noire au Japon et René Crevel à la Baule. Toutes les autres connexions restaient pour l’heure hors-service.

Il voit René Crevel accablé à la table d’un petit bar du port du Pouliguen battu par le vent et la pluie. C’est le matin, il frissonne devant son café. Il a fait de terrifiants cauchemars : la police des moeurs le poursuivait dans tout Paris, en tous sens, parce qu’il n’arrivait plus à rien écrire sans déclencher suicides de femmes et scandales mondains, les journaux placardés dans la rue exposant sa dépendance à l’opium, le traitant de voleur et de mythomane.

Une odeur de lessive sale sur le sol lui donnait envie de vomir. Il commanda un calva dont la brûlure dans la gorge lui fut d’un soulagement immense. Encore un jour, pensa-t’il, un jour long comme le froid, le froid dans l’échine, même les bêtes sont plus en veine que moi, je suis à deux doigts de me plaindre comme une vieille femme, ce trou est trop humide pour moi, je remonte à Paris, tant pis pour la Police qu’elle fasse donc son office tandis que j’écrirais ivre mort ivre soûl bien caché chez Cynthia ou ce qui reste d’un souvenir.

Les cahots du train sont comme une machine qui bat les os, les vertèbres, secouent les organes pour réarranger la chaîne interne en position, ça secoue mais ça laisse une empreinte et c’est l’empreinte qu’il faut pour nettoyer mon âme que l’opium a gâté, je dois la purifier avant le printemps, avant mes trente cinq ans, avant de ne plus pouvoir rien dire, de ne plus pouvoir écrire.

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Servotronic 2 (Sensor)

Les maisons maudites au Japon, théâtres de meurtres, suicides et autres morts suspectes ne trouvent plus jamais preneur par superstition. Le gouvernement procède régulièrement à des ventes par lots aux étrangers pour éviter la désertification. C’est comme ça que Zoyd avait acheté la maison du gardien de l’hospice pour une bouchée de pain. Dès qu’il avait un peu de fonds pour voir venir, il quittait Berlin pour passer quelques semaines avec Eva en banlieue de Tokyo.

Son maître de Tai chi avait un disciple très avancé dans les environs alors Zoyd passait son temps à pratiquer avec lui dans le jardin pendant qu’Eva grillait moults joints géants en écoutant les premiers Guns n Roses dans le hamac.

C’était en 2013, ils venaient de s’installer dans la maison pour y passer l’été quand Zoyd m’envoya ce message :  » Tiens, quelques photos du jardin, le soleil tape déjà bien à neuf heures, parfait pour un petit Tai chi tranquille, on a exploré l’hôpital à côté, c’est immense y a plein de trucs, des lits avec des sangles en cuir, des bureaux avec des cahiers, des classeurs, plein de dossiers, des albums photos de malades le crâne rasé, Eva a même trouvé une drôle de boite noire qui bip sous un vieux tablier de cuistot, on y a pas touché parce que ça ressemble à une sorte de système d’alarme et qu’on est pas censés entrer là dedans, j’ai trouvé un cahier en anglais avec des croquis de cerveaux et d’organes et tout un tas de trucs, je verrai ce que ça dit. Bref, si tu as des RTT à poser, fais un saut d’avion et viens écrire dans le jardin, certain que l’endroit sera bon pour l’ inspiration. Il y a un petit village pas loin à vélo pour faire les courses, Eva a repéré un rayon entier de whisky local. C’est l’occasion rêvée de te mettre au Tai Chi, tiens. « 

À ce moment là je me debattais avec le grand vertige sur les hauteurs de Naples, je lisais ce message dans un hamac aussi, sur le toit d’une tour de quinze étages qui surplombait la corniche au-dessus de la baie. Le soir tombait et je sirotais un peu de whisky en admirant le coucher de soleil. Comme d’habitude j’étais en fuite, plutôt fauché, à court de forme, et je n’arrivais à rien écrire que quelques plaintes, impressions visuelles et gémissements de toujours.

J’étais venu là pour faire une sorte de point sur la situation : mon couple battait de l’aile, mon boulot m’emmerdait à mort parce qu’on ne pouvait rien faire sans anticiper la réaction du syndicat communiste qui refusait toute action stratégique et/ou disciplinaire si bien qu’on ne pouvait dans l’absolu absolument rien faire que laisser passer le temps en fonçant dans le mur.

Plus grave, deux collègues étaient si connes, bornées et toxiques que je devais de plus en plus souvent et sérieusement me retenir de leur farcir le crâne à grands coups d’agrafeuse. J’étais à deux doigts du passage à l’acte par agrafeuse ou méchant croche-pied du haut des escaliers.

Au stade où j’en étais arrivé, le Vesuve, Pompei et les ruelles pleines de mafiosi étaient tout indiqués. Il fallait que ça grouille de feu avec l’idée d’une mer de  lave tapie pas loin, le souvenir des guerres, des longs voyages, des luttes à mort pour le pouvoir, la violence du vertige qui ne me lâchait jamais, tout était bon pour me deconnecter du boulot, ma banlieue et mon trou existentiel, ma mi-vie étrange sans projet ni but.

Le Japon ne me disait absolument rien. À Berlin cet hiver là j’avais vu Zoyd effectuer quelques mouvements de Tai Chi dans le bar de Boxenhager où nous prenions un café : je jure qu’il avait atteint une sorte de fluidité qui m’avait fait douter de mes perceptions, je me demandais si je n’hallucinais pas un brin tellement le temps semblait distordu et surtout j’avais très nettement vu son visage se changer en tête de très vieux moine shaolin, hilare et serein ! Un été au Japon dans son jardin à pratiquer toute la journée, je me demandais à quoi tout cela allait bien pouvoir le mener. La lévitation ?

Je n’avais rien écrit de valable depuis mon arrivée à Naples mais j’avais enregistré quelques sons qui pourraient sûrement convenir à Zoyd pour composer sa musique concrète électronique : assis par terre dans le port à capter le clapotis de l’eau contre la coque des bateaux et quelques canards étranges qui caquettent par là, dans une ruelle médiévale animée le bruit du camion qui vide les containers de verre, moi sous les fenêtres du conservatoire de musique où une jeune femme fait des vocalises avec un copain pianiste, puis sur le toit de la Tour avec Jean-Patrick Capdevielle qui chante « Barcelone » couvert par le passage d’un avion un peu plus loin et le doux vacarme qui remonte du quartier espagnol.

Nous venions de lancer un projet de collectif d’art brut transcontinental qui revolutionnait déjà la manière dont j’allais voir les choses et les entendre et voyager pour les années à venir. Après tout il ne s’agit toujours que de ça, trouver comment se secouer le cocotier pour en faire tomber des noix sur la tête de Keith Richards. Vivre un peu plus. Enregistrer des sons et faire partie du collectif était vivre un peu plus, dépasser ma maigre condition, le temps manquait bien sûr, le temps manque toujours, pour se consacrer au collectif, mais il existait, il était là comme une toile de fond, une surface de projection à effet miroir, amplificateur grande distance à grande portée. Le whisky fini la nuit était tout à fait tombée, je me decidais à descendre jusqu’au port dans les petites ruelles pleines de linge, de scooters fous et de musique. Je trouverai bien un bar de marins, un match de foot sur grand écran, un petit banc tranquille où écouter du jazz loin de tout, Equinox de Coltrane me tirait des larmes chaudes depuis que l’algorithme de YouTube me l’avait fait découvrir juste avant d’embarquer à l’aéroport d’Orly.

La machine avait mis dans le mille avec une justesse incroyable, le morceau collait parfaitement à la situation globale, à l’émotion et au nerf de cet été napolitain. À cette pensée, les cloches d’une église se mettent à carillonner et me voilà à chercher d’où ça vient parce que je sais que je dois trouver cette église et y entrer m’asseoir et prier un peu comme si j’avais toujours cru en Dieu dans cette vie et toutes celles d’avant.

 

Servotronic

Une petite boîte clignote sous un vieux kimono dans le coin du salon d’attente d’un hospice abandonné à (???) . Elle émet des bips sourds, des chuintements, grésille même parfois. Le bâtiment qui abritait des malades mentaux et des epileptiques est fermé depuis le suicide par balle du directeur général en 1954. Mangé par la mousse et les hautes herbes, il se défait lentement, sans qu’aucun humain n’y passe plus jamais, à l’ombre des séquoias et de la colline à laquelle il s’adosse.

Dans la plate-forme orbitale Sensor, Guildo Martini II dirige les opérations d’observation de la Terre. Commandant expérimenté, il étudie la planète et tout ce qui l’occupe depuis le début des années 20. C’est lui le qui a capté les signaux de la boîte noire par hasard, alors qu’il suivait les arabesques d’un champ magnétique qui survolait la baie de Tokyo en perturbant le système nerveux de tout ce qui se trouvait au-dessous de lui.

Les analyses montrent que les signaux sont émis par la boîte à un rythme totalement aléatoire, signaux au contenu decryptables mais peu explicites , de type : « 753/159/ArturNiglo rêve reseau total filaire invisible matière/esprit. Destructuré amnésie partielle. Rejet du sujet. Confinement, aucun impact ». Ce fut le premier message capté par la plate-forme, en mars 1972.

Guildo Martini II a retrouvé Arthur Niglo et corrélé la réalité des faits : en 1972 en Sicile, un terrassier atteint d’une soudaine crise de démence est hospitalisé dans un asile pour aliénés où il restera traité jusqu’en 2002. Le dossier médical fait état d’une schizophrénie de déclenchement tardif, plutôt bien stabilisée par les neuroleptiques de nouvelle génération.

La plate-forme capte, décode et enregistre les signaux, mais elle ne parvient pas à voir où ceux-ci se dirigent, malgré sa puissance technique infinie. Cette impossibilité est une véritable révolution, elle est elle-même impossible à concevoir, la technique de la plate-forme permet de tout voir, tout entendre, suivre, remonter, décoder, enregistrer,  dans l’espace et le temps, sans aucune limitation. À part cette fichue boîte noire qui bourdonne sous un kimono miteux au fin fond du Japon.

Un cri ordonné ?

Un cri nous anime d’accord, la déclinaison d’un souffle, tendu vers le  nerf, comme un chien qui gratte jusqu’à l’os. C’est vrai, à quoi bon sinon ?

Il faut se battre pour trouver quelque chose à donner qui puisse être reçu. Ça tourne en rond cette proésie. Faudrait que ça imprègne un truc plus vaste, que ça texture un récit, un mythe, c’est tout ce que les gens captent, le conte, la légende.

La fascination de ces pans de réalité comme des vecteurs force, des parois montagneuses, des pyramides. Touché au cœur, en plein dans la pile, y a que ça de vrai.

Dans ce musée de Prague je tombais des nues devant ces tableaux d’inconnus solitaires qui passent une vie à ordonner le cri, mus par une préhistorique nécessité. Un pli plus vieux encore.

Une nuit sans sommeil se profile avant de prendre la route, une énième évolution semble pousser là derrière. Je sais pour l’instant que tout est pour le mieux. Je prie pieds nus chaque matin face à la fenêtre de la cuisine pour que ça continue encore, encore. Encore.

Je ne m’habituerai jamais aux choses, au vivant, à ce qui est, fut, sera, à la perception. Faudrait être cinglé, tourner total à vide, un pur pauvre type, déjà moitié mort.

Finir la bouteille et rouler en boule sur le canapé, demain la valise à l’aube, le job en zombie, merde j’étais bien tranquille avec le petit blog, ça contenait bien le cri, avant l’Amérique.

On se débrouillera avec ça, maintenant comme toujours, ce diamant noir dans le buffet dans le cortex au cœur de la matière.

 

 

The Rebirth Theory

Dans les bureaux des luttes à mort pour des motifs futiles et grotesques. Ce matin je t’écrivais un poème au feu rouge et ce soir je l’ai perdu. Disparu, oublié, avalé pour de bon. C’est con, il partait bien. On perd toujours le meilleur au fond, le reste on s’en fout.

J’aime bien cet antibiotique, il semble efficace et doux, je me sens ouaté, détendu sous la couche de pression.

Depuis quelques temps je pleure et je danse parfois. Au caveau de la huchette, dans mon salon, derrière le volant sur le périph. Il faut bien lâcher prise pour approcher du spleen, d’une sainteté moderne, de la misericorde. Jamais senti autant en phase, en prise avec le monde et tout ce qui le peuple d’une manière ou d’une autre.

Quelque chose est là, précieux, qui palpite.

Tout ça n’est qu’un cri pour nous autres. Un cri nous anime tout du long. Le polir n’est pas si vain, certains sont sûrement faits pour ça.

Laissez nous des signes, des formes, pour les soirs d’ennui, pour fuir les nôtres, voyeurs que nous sommes en quête de mirroirs concaves et convexes, disaient les ministres dans leurs bureaux gorgés de jeux de pouvoir et d’influence. Le peuple ne tient que par ça, le miracle du divertissement et de la culture. L’arme de diversion massive. Il faut traiter nos pulsions. 

Nous sommes tous très peuplés, j’en ai déjà plusieurs de mon côté, c’est sur la route qu’ils se détendent, sortent et se mêlent le mieux, et la route qui mène à la rivière et la mer est toujours la meilleure.

Faire ma valise pour demain, me lever à l’aube, faire le job dans les couloirs et les bureaux, faire le plein et m’extirper de Paris, droit vers l’ouest, une cheminée, des vaches et toi.

Me relever à l’aube, tuer des mouches, le froid dans les cheveux, reprendre la route vers le Nord Ouest pour le petit Val, emmener Mémé au Casino, j’en rêvais à Las Vegas.

Le continent américain m’a réveillé d’une réalité perdue, un indien, un pionnier, un cow-boy, un nouveau monde évidemment.

 

 

 

 

Sortie du bois

Ah putain pas trop tôt, Hervé de St Baudry se réveille d’un petit somme ancestral dans le canapé de sa bâtisse-église, des cités accrochées à flancs de falaises tombaient comme du sucre dans un océan sombre et les dents des prêtres devenaient gazeuses, demain le vieux rêve de jeter la TV, ce sera pour retroprojeter sur le mur comme en Aïkido où le Sensei glisse à quelques millimètres au dessus du sol, il ne le touche même pas, il lit : « ce continent américain, si grand qu’il leut fallait un Dieu, un Dieu capsule, clavier, pare-choc chromé, rutilant, tout-puissant, tout-terrain, imparable, un Dieu moderne, tout en fer blanc, il leur fallait un cheval, une ruée vers l’or, des fuseaux horaires, un Dieu absent, du café sans rien dedans, un cinéma d’enfer ». Oui, ça se rapproche un peu de ce que j’ai vu au Brésil quand j’ai composé Brightlights, tous les sons de la jungle dans ma tête, trop peu de temps pour les traiter avant de repartir, je rajouterai bien quelques grillons, leur ciel bleu nous manque, la voie de la lumière.

La Ville

Je rentre seul comme un gilet jaune, désuni, Julio Iglesias dans la BMW, Paris est si beau flouté par l’alcool, la fatigue et la vitesse, je suis sous le niveau de la Seine, sous la limite du fleuve, we are the world passe en vidéo sur la console centrale de la berline, je longe le parc des princes, les lumières et les courbes tendances, la modernité du siècle, de retour du caveau de la huchette où j’ai  dansé puis dormi une heure ou deux dans le jazz, près de la piste de danse, laissant les filles repartir, comptant que les cuivres et le rythme imprègnent mes tissus, s’infiltrent sous la peau pour quelques temps. Le taxi me réveille à l’autre bout de la ville, je lui ai donné l’adresse du boulot, nous repartons dans l’autre sens, l’écran vidéo diffuse les infos du jour : manifestations à Bastille, grenades de désencerclement, froid dantesque à New York, puis je sombre un peu. En sortant de la huchette je traine dans les ruelles encore vivantes, mange un grec sous un porche sous la pluie, un type me demande du fric pour aller à Nation, je lui file un billet, il sort de garde à vue le poignet cassé, je ne fais pas le lien, le regarde partir puis mon taxi arrive, le chanteur a le crâne comme une boule de billard, il pousse quelques vieux  standards, un peu de Sinatra, il fallait des cuivres une nuit comme celle là, les jambes de Nevana gainées de nylon, le barman trop lent, ma soif envolée, la pluie fine et douce, pas une nuit perdue, la ville à nos côtés.