Selby, le sable des années

Noir sur la salle du théâtre, un faisceau de lumière sur le pianiste, à gauche de la scène. Chapeau melon, gilet de costume sur chemise aux manches roulées au dessus des coudes, un verre, une bouteille sur le piano. Il fume et joue un vieux Skip James ralenti.

Seul au troisième rang j’essaye de suivre la pièce mais les acteurs changent tout  le temps de personnages et je traine une sale gueule de bois. Pendant que je cherche le fil, je me dis qu’au commencement était une grande gueule de bois. Une explosion massive d’énergie, un bigbang, la source de toute création, pur effet de l’échauffement des particules, un feu qui brûle tout, soudain, sans retour. Chaque monde ici créé procède d’une géante gueule de bois. Matrice, origine de toute version des choses.

Sur scène je finis par saisir Selby : il veut crever, il est mort, il a réussi puis il a tout perdu, il veut plonger dans les eaux glacées du fleuve, qu’on le ramasse comme du bois flottant lui ira très bien, par pitié cesser de trainer sa carcasse, là maintenant, le plus vite possible. Il geint comme une vieille femme hystérique. Indigne. Malsain.

Il est impotent, incapable de rien faire seul alors il a mandé Molly sa secrétaire pour le conduire dans une dernière mission, la mort assistée du patron. Il est gros, il est vieux, fort aigri, les cheveux longs sales et jaunes tirés en arrière. Il me ressemble un peu trop, juste là, dans la lumière crue.

Il ne voit pas Molly qui lui tourne autour avec ses longues jambes blanches, Molly qui l’aime et voudrait muettement le retenir de mourir. Il ne peut tout simplement pas la voir. Son amour est insignifiant, non décelé, non reconnu par ses systèmes perceptifs, moins que zéro sur les radars. Moi je les vois ses jambes de fille, je les vois même si l’actrice change : je prends un chewing-gum, je suis encore vivant. L’eau est encore trop froide pour moi, j’ai un court répit, un léger stock, une toute petite marge à brûler. Un frisson, même ultime, reste possible.

Je venais de prendre un job en or, je faisais manifestement l’affaire, avec des axes de progression certains. J’étais en train de réaliser quelque chose, de me réaliser en tant que dirigeant. L’argent s’empilait sur mon compte. Je ne savais  même plus quoi en faire, pas assez de temps, pas assez de vie pour ça.

Quand ma gueule de bois s’est estompée, Selby se prit un coup de fusil à pompe dans le coeur, peut-être deux, et Molly le pleurait déjà, tapant de rage contre son corps plein de pluie. La semaine passait lentement, dans l’angoisse. Je n’étais pas encore mort mais Selby vivait maintenant à demeure, juste sous la peau, sous l’épiderme.

Dans les rues grouillantes de supporters à demi-dingues, je traversais Paris à pieds pour eviter les transports puants, la chaleur des corps entassés, le parfum de la victoire. Très peu pour moi.

Je dus me retenir d’aller voir des clochards, m’assoir et boire du grand vin de Bourgogne avec eux, j’eus peur d’acheter leur compagnie, de ne faire, bien sûr, que passer en misère. Parasite d’un soir de dèche.

 

 

 

 

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Molly l’indienne

 

Elle est dure comme une flèche, Molly, dure comme une pointe de flèche. Parfois, j’oubliais que j’étais perdu là, cow-boy sans rien, hors du temps et des terres. Loin de son monde à elle et de ses agencements. Alors j’en tombais de cheval et c’est haut le dos d’un cheval, à rouler sur les flancs, sur le cul, en plein dans la poussière.

Alors j’ai du fuir. Je savais bien que ça arriverait. J’avais juste repoussé le moment. Un soir de pendaison, la foule était en liesse et la voilà qui me laissait, qui me plantait là pour retrouver ses frères indiens. Je traversais la ville les poings serrés, complètement rendu au désert, m’arrêtais dans les bouges pour boire des whiskies, rentrais l’œil noir, comme un chasseur de primes. Une horde de fantômes aux trousses comme dans les récits du grand-père, un sourire sombre me montait du fond des âges, rendu au désert.

 

La pointe de la flèche

Selby : j’ai rêvé que je partais seul, à cheval, et ne revenais plus jamais. Parfois je sentais la solitude me piquer comme un serpent mais je n’aurais fait demi tour pour rien au monde. Je parlais au cheval, à mes bottes, mon fusil. Je jouais un peu avec mon chapeau, fumais une cigarette de temps en temps. Chevauchais tout le jour. La nuit dans la plaine, les cris des coyotes et les sifflements des fantômes, fallait bien s’y faire. Le soleil se lève juste avec moi chaque matin. Ça pouvait durer toute une vie, tout un siècle aussi bien. Droit devant.

Je ne sais pas comment j’ai atterri là, au milieu des bagnoles, des usines, des feux rouges. Il n’y a plus de camelots, plus de laudanum non plus. Depuis ça me travaille, on m’a délocalisé de mon temps, je ne suis plus chez moi, j’étais un cow-boy et maintenant je suis planté là, adossé au muret qui surplombe le périph, et là-bas plus loin, le ruban se jette dans l’autoroute. Collé ici à une vie de bureau, aux espaces climatisés.

Traversant le pont rutilant, passerelle semi-éclairée au-dessus des voies, un cube multicolore sur la droite, elle me demande si je pourrais quitter la ville. J’ai quitté tellement de choses et de gens déjà, pourquoi pas la ville.

Le business man

 

Selby : Quand les temps sont durs, j’ai déjà connu ça : ne reste que Bob Dylan et Sieur Alan Vega. Se protéger d’une volée de flèches car ils cherchent Molly l’indienne qui s’est enfuie sans moi, le pauvre cow-boy moderne. J’avais cru l’oublier, mettre tout ça de côté, je ne suis pas de ces temps-ci, j’arrive des terres de l’Ouest, mais ce qu’on fuit nous cueille plus fort encore, sans prévenir, comme un crochet au foie. Molly m’a poussé à fuir, alors je suis sur la piste, je la suis sans retour.

Avant ça, avant elle, j’étais provisoirement perdu, tout à fait KO.

Dépersonnalisation dans les transports et le mouvement des wagons, les couloirs du métro qui défilent dans le sens inverse de la marche. Tout ça plus étrange à mesure que je devenais étranger. Négation du réel, sauvegarde du système. Purs réflexes dans un été brulant.

Répétition des apparences, de ce qu’on voit, perçoit et aime : les formes, la beauté, la géométrie des corps, les proportions. L’agencement de l’espace. Si pauvre et visuel.

Molly : c’est comme se sentir démoli en quelque endroit, manifeste et reculé. Juste sous la surface, et pourtant…

Mes vecteurs s’opposent davantage qu’avant, dans une très solide torsion. Parfois, au plus près de l’os, ne restent que les mots, le langage. Cette matière-là. Les sons. Les sens. Les péchés, aussi.

De l’art brut japonais, tu ne pouvais pas faire mieux, peut-être. Monde levant.

Où est la vraie puissance quand la seule qui vaille, la nuit, tangue comme un vieux piano lointain, désaccordé. Quelques lanternes et guirlandes d’ampoules sur le pont du bateau, le fleuve qui roule en dessous.

 

Dans les terres

Les bêtes hurlent dans les terres et Mirko court la gueuze. Il n’y a guère mieux que lui pour gérer mes affaires, même à peine mieux que rien. Dès que les chaleurs arrivent, le brave Mirko déraille, c’est ainsi et ma foi, on ne pourrait rien y faire. Il a soif, bien trop soif, et les femmes le rendent dingue. Qu’on lui amène un nain jupé sur talons hauts et  Mirko se l’envoie, vaillamment, sans broncher.

Et pourtant je ne voudrais m’en passer. Sa violence m’est précieuse, sa folie tout autant, comme l’agonie des bêtes. Ces terres ont besoin d’eux, toute la fièvre, les brûlures qui font le noir pays. Moi je ne suis qu’étranger. Je ne fais que passer.

La campagne perdue, le mauvais climat, les sols craquelés, la profonde peur éparse, je ne  suis venu que pour ça. J’ai bien gagné ma vie, en ville dans les bureaux. Où bien la dépenser, sinon là, sur les terres ancestrales, dans les rues du tatoué, du pendu, et de tous leurs aïeux ?

En bon dernier, j’ai bien du venir ici. J’ai acheté la ferme qui ne tourne plus qu’à perte. J’ai salarié Mirko, fort et loyal c’est sûr, sous climat tempéré. Quand je l’ai rencontré, il vivait sur le toit d’une tour sans âge qui surplombe encore la haute corniche de Naples.

Il m’avait loué son taudis un soir de coupe d’Europe, j’y allais dans le taxi qui m’avait offert une cigarette et bombait dans les ruelles étroites, les embouteillages monstres, à travers la ville en feu.

Arrivé à la tour, Mirko m’accueillait un instant, pour filer en skate-board dans sa redingote noire, ses longs cheveux brillants gominés en arrière. Il me rendait bien vingt ans, j’étais brièvement libre.

Il avait encore ce que j’avais consommé : un fort potentiel. Des limites à venir, des zones à circonscrire. Je n’avais plus que les moyens de vols internationaux, délocalisations franches et décollements de racines. Barber shops hors de prix, chemises ciel hyper luxe.

La douce lumière de Naples miroite là doucement, chaude, sacrée, luit de nuit comme de jour. Maradona, Jésus et la Vierge : tous adorent ses ruelles, les collines et la baie. C’est l’endroit parfait pour fuir, se cacher, disparaître, et s’exfiltrer un peu.

Dans la campagne, rien n’est pur ni tranquille. Sujet à l’envoutement et aux funestes sorts, Henri coupe les têtes des poulets, des canards qui galopent dans la cour. Il jette des couilles de lapin sur les enfants curieux.

Henri, ses clopes au tabac gris qui  l’emmèneront un jour jusqu’au cimetière. Henri qui découpe la viande. Plein d’entrain, couvert du sang radieux, les dents fluorescentes. Henri aussi était parti mais pour un tour de piste, il reviendra bientôt, il faudra que je l’envoie récupérer Mirko.

La saison du Monstre

Elle est là qui rôde et s’immisce déjà dans les coins, la chaleur. Elle écrase tout, appuie sur les lignes et les courbes pour les défaire. Quelque  chose des repères et des schémas se dilate et fond bientôt.

Mirko : dans les terres on entend des bêtes hurler. Faut que je monte en ville. Pas beaucoup de temps devant moi. On doit crever en ville par ces temps là. Les litres que je sue, si je trouve pas de fille, je pourrai prendre un poisson. Y a bien le notaire qu’a un étourneau. Paraît même qu’il lui parle son piaf, paraît qu’il dit : « minou minou, petite coquine ! » avec la voix de la belle-mère qu’est enterrée depuis dix ans. Si je trouve pas de femme j’irai chez le poissonnier m’en trouver un beau, encore vivant, peut-être un homard bleu tiens, et je lui ferai la causette.

Mais déjà que j’aille en ville. Passer à la maison prendre des sous. Minou minou, petite coquine ! S’en passe du beau chez le notaire. Et ces foutues bêtes qui crèvent ! Y a pas assez d’eau, ça va continuer de crever tant qu’il pleut pas. Je vais trouver Selby, il me doit une traite, et puis c’est un businessman, il saura quoi dire pour ma petite affaire. Sinon je lui casserai un peu les doigts pour lui faire comprendre. Le notaire avec son piaf qui lui chie sur l’épaule « pour dire qu’il est content », tu parles ! 

Étudier le terrain, voilà ce que je vais faire, avant de foncer dans le tas et me ramasser la gueule. Ce soir du bon temps et demain Selby. D’abord tuer toute cette tension, j’ai soif pour deux, je boirais pour dix et pour tous ceux qu’on a perdus en chemin. 

 

Key West

Une longue nuit déplie deux mondes sans bords, le noir soudain lourd, les docks luisent sous les flaques de pétrole. Un bonze mutique règne sur la zone comme une grenade à main, ses bras nerveux d’assassin.

L’eau manque, à deux doigts du pauvre fleuve qui se jette dans la mer où Selby qui a déjà coulé veut disparaître. Ne voulant que la Mort ou peut-être bien la Paix, il est sourd aux cris et signaux de Molly, qui frappe le sol de ses longues jambes nues et ses escarpins rouges. Des rats se font entendre dans les coins, sous les tas d’ordures et  parmi les hommes.

Une prédation sexuelle commence,  menace, marchandée puis vendue, très précisément. Ce qui restait vierge se consume sans plaisir, ou si peu, comme une fleur de misère. Très précisément.

Les galaxies, les nuages explosés des poussières d’étoiles, les rutilants bolides chromés, les vortex, les autres mots compliqués, c’est peut-être bien magnifique mais ça n’existe pour ainsi dire pas, dans le théâtre, dans l’usine, le Hangar et ses alentours.

Molly : je veux te fuir et rester près de toi. Me demande de quoi les temps se forment, passant soudain de la nuit des quais au plein  soleil, surchauffant nos os quelques heures.

Selby : se jeter à l’eau n’était peut-être pas une bonne idée, surtout pour mourir d’un coup de fusil, la chemise en sang. Mais on ne vit pas de bonnes idées, on vit de tengeantes, d’erreurs, de vertige. 

La dernière scène tombe à point, le soulagement d’une fin d’hostilités, la disparition des possibles.

Rentrant de nuit, légèrement vide comme dans les rues de Londres, je reconnais ce silence. C’est la retombée des brumes sur les quais que j’ai laissés derrière, un peu plus à l’ouest. C’est comme une balle dans le pied.